Dans la capitale danoise, les habitants de l’enclave libertaire de Christiania, longtemps refuge des anarchistes, hippies et artistes avant d’être associée au trafic de drogue, craignent qu’un projet immobilier ne signe la fin de l’identité de la «ville libre».
Le mois dernier, les habitants de Christiania, «ville libre» située au cœur de Copenhague, ont accepté à contrecœur un projet de construction de logements sociaux de 10 000 m2 pouvant accueillir 300 personnes dans les frontières du quartier situé en plein centre de la capitale danoise. L’enclave de 34 hectares au bord de l’eau, considérée par certains comme une expérience sociale progressiste, a vu sa réputation ternie par Pusher Street – sa rue la plus connue – et la vente libre de cannabis, jusqu’à la démolition des étals en 2024.
Le projet immobilier s’inscrit dans le cadre d’un accord de longue date conclu avec la municipalité de Copenhague mais pour une partie des 900 habitants, c’est un renoncement. Fondée en 1971 par des hippies dans une ancienne caserne abandonnée, Christiania, gérée par une fondation qui appartient aux habitants, «appartient à tout le monde et à personne», selon ses statuts. «Ils veulent juste construire, ils veulent tout démolir, ils veulent faire de nous un endroit comme les autres», soupire l’artiste américain Marios Orozco, qui a quitté Boston pour rejoindre les «hippies aux cheveux longs» de Christiania en 1981.
«Quand je suis arrivé ici, les gens construisaient leurs propres maisons», ajoute-t-il. «Mais petit à petit, ils démolissent ces bâtiments.» «Qu’est-ce qu’il va rester? C’est ça qui m’inquiète», déplore Marios Orozco, notant que le chiffre d’affaires de sa galerie est en baisse, Christiania n’attirant plus le même type de visiteurs.
Ils veulent juste faire de nous un endroit comme les autres
Si la ville libre abrite de nombreux artistes et militants, c’est aussi le paradis des touristes, un demi-million déambulent entre espaces bucoliques et cafés et restaurants chaque année. En 2012, ses habitants sont devenus propriétaires légaux de l’enclave, rachetant une partie du site à l’État danois grâce à un prêt de plusieurs millions d’euros. Face aux banques, la municipalité de Copenhague s’est portée garante, à condition que Christiania accueille sur son territoire des logements sociaux. C’est dans ce cadre que s’inscrit le projet immobilier.
Selon Risenga Manghezi, Christianite chargé de la transformation de Pusher Street, la construction pourrait débuter en 2029 et les nouveaux résidents s’installer deux ans plus tard. «Je pense que l’arrivée de 300 nouvelles personnes pour nous aider à développer notre créativité et à insuffler une nouvelle énergie à Christiania peut vraiment être une bonne chose», dit-il. «Christiania n’en a pas vraiment besoin. C’est le gouvernement qui en a besoin, parce que nous n’avons plus de logements bon marché à Copenhague», s’emporte au contraire la porte-parole Hulda Mader, résidente depuis 1994.
Un besoin confirmé par Line Barfod, adjointe au maire de Copenhague, qui évalue les besoins à 40 000 nouveaux appartements pour les douze prochaines années. «Nous avons besoin de logements abordables pour les gens qui travaillent ici, ceux qui travaillent dans nos crèches, dans nos maisons de retraite, dans nos écoles, les personnes qui travaillent dans les commerces», a-t-elle dit. Le site exact et l’apparence des nouveaux logements n’ont pas encore été déterminés, mais il faudra qu’ils s’intègrent auprès de certaines constructions branlantes en bois et des bâtiments en briques couverts de graffitis.
En pratique, il faudra aussi gérer le manque d’espace et l’augmentation du trafic. L’intégration des 300 nouveaux venus pourrait aussi être une gageure, craignent certains habitants. «Si beaucoup de gens emménagent ici et veulent seulement avoir la paix et faire fermer les ateliers et les bars, alors c’est vraiment dangereux pour Christiania», explique Charlotte Steen, 60 ans, habitante de Christiania et fondatrice de la forge Women’s Smithy. «Nous avons toujours été ici parce que nous avions la culture» de la ville libre.