Les pyramides de l’île de Méroé étaient autrefois la destination historique la plus visitée du Soudan. Aujourd’hui, dans ce pays en guerre depuis trois ans, le site est désert et il se dégrade, ne dépendant plus que d’une poignée de gardiens pour le préserver.
Moustafa Ahmed Moustafa est l’héritier d’une longue lignée de gardiens qui ont veillé sur les anciennes pyramides de Méroé au Soudan. Aujourd’hui, après trois ans de guerre, il est l’une des rares sentinelles à protéger ce patrimoine. «Ces pyramides sont à nous, c’est notre histoire, c’est ce que nous sommes», dit cet homme de 65 ans, vêtu de blanc des pieds la tête, et dont la silhouette tranche sur les sombres structures en grès de la nécropole de Begrawiyah, sur le site dit de l’île de Méroé, qui figure au patrimoine mondial de l’Unesco.
Ce site funéraire, qui remonte à 2 400 ans, abrite 140 pyramides construites jusqu’au IVe siècle après J.-C., durant la période méroïtique du royaume de Koush, à la croisée d’échanges culturels avec l’Égypte pharaonique, puis la Grèce et Rome. Aucune n’est intacte. Certaines sont décapitées, d’autres en ruine, dynamitées au XIXe siècle par les chasseurs de trésors européens, et érodées par deux siècles de sable et de pluie.
À trois heures de route de la capitale Khartoum, c’était autrefois la destination historique la plus visitée du Soudan. Aujourd’hui, dans un pays que se disputent l’armée et les paramilitaires des Forces de soutien rapide, seul le grognement d’un dromadaire solitaire vient rompre le silence. «C’est peut-être la quatrième fois que je fais une visite depuis le début de la guerre», confie l’archéologue et directeur du site, Mahmoud Soliman. Il évoque avec nostalgie l’avant-guerre, quand «il y avait des visites régulières le week-end depuis Khartoum, des bus entiers, 200 personnes par jour.» Avec Moustafa Ahmed Moustafa, et le jeune archéologue Mohamed Moubarak, ils assurent la garde du site, luttant comme ils peuvent contre l’érosion.
Nous devons protéger tout ça pour les générations futures
Le patrimoine soudanais avait suscité un regain d’intérêt, explique Mahmoud Soliman, après le soulèvement de 2018-2019 contre l’autocrate Omar el-Béchir. «Mon grand-père Taharqa, ma grand-mère Kandaka», était l’un des slogans scandés par les manifestants. Taharqa fut l’un des dernier pharaons koushites, et les Kandakas étaient les reines et princesses de ce royaume à la succession matrilinéaire, un nom repris pour honorer les femmes mobilisées durant la révolution. Les habitants du village voisin de Tarabil – «pyramides» en soudanais – qui vendaient des souvenirs et louaient des dromadaires, «dépendaient entièrement du site».
Khaled Abdelrazek, 45 ans, a d’ailleurs accouru dès qu’il appris qu’il y avait des visiteurs. Accroupi à l’entrée, il montre des pyramides miniatures en grès faites à la main, et se remémore l’époque où «nous étions des dizaines à en vendre». Dans les mois précédant la guerre, qui a éclaté dans les derniers jours du ramadan, il y avait aussi des équipes de documentaristes, un festival de musique et «de grands projets pour juste après l’Aïd el-Fitr», se souvient Mahmoud Soliman.
«Avant, j’avais l’impression d’enseigner aux gens leur culture», dit Mohamed Moubarak, qui travaille sur le site depuis 2018. «Aujourd’hui, la priorité absolue de tout le monde, c’est bien sûr la nourriture, l’eau et un abri», mais «nous devons protéger tout ça pour les générations futures, nous ne pouvons pas laisser ce lieu être détruit ou se dégrader».
Près de l’entrée, les pyramides, devant lesquelles s’élèvent un petit temple, se détachent sur un paysage de collines de grès noir. Le panorama est à couper le souffle, mais Mahmoud Soliman ne voit que le danger : cette fissure est-elle nouvelle? Ce monticule de sable a-t-il bougé? Faut-il refaire l’échafaudage à l’entrée de cette chambre funéraire avant la saison des pluies? «Si les pyramides avaient été laissées dans leur état d’origine, nous n’aurions pas tous ces problèmes», estime Mohamed Moubarak. Les structures sont plus petites et plus abruptes que leurs voisines égyptiennes, construites pour «résister au sable et évacuer l’eau de pluie, mais chaque fissure crée des problèmes».
La plus grande pyramide, celle d’Amanishakhéto, qui régna aux alentours du Ier siècle après J.-C., n’est plus qu’une enceinte où le sable et la poussière tourbillonnent, au-dessus de la chambre funéraire enfouie où reposait la reine. En 1834, l’aventurier italien Giuseppe Ferlini, qui a détruit des dizaines de pyramides, a rasé celle d’Amanishakhéto, et emporté ses bijoux en Europe. Ils sont aujourd’hui exposés dans les musées égyptiens de Berlin et Munich.
Sur un mur du temple de l’entrée, toujours debout, la reine est représentée debout, plus grande que nature, une lance à la main, frappant des captifs ennemis. Sur d’autres bas-reliefs, détaille Mohamed Soliman, figurent la divinité léonine Apedemak, des motifs égyptiens, dont les dieux Amon et Anubis, des fleurs de lotus et des hiéroglyphes. «Cet endroit a tellement de potentiel», dit-il. «Ce n’est qu’un rêve lointain, mais j’aimerais vraiment qu’un jour nous puissions effectuer une véritable restauration de ces pyramides.»