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[Critique] « Community » : l’école est finie… mais revient sur Netflix !


Aux antipodes de Friends et des nombreuses autres sitcoms de groupe qui en ont découlé, Community repose non pas sur le lien indéfectible d'amitié qui unit ses personnages, mais bien sur la difficulté des protagonistes à se supporter mutuellement. (photo DR)

L’évènement annoncé par Netflix n’était pas un poisson d’avril : ce mois-ci aura donc vu l’arrivée tant attendue de Community, petit bijou de la télévision américaine, sur le mastodonte du streaming.

À l’origine prévue pour six saisons et un film, la série ne parviendra que difficilement, et ce, malgré le soutien indéfectible d’une «fanbase» toujours grandissante sur les réseaux sociaux, au bout de son aventure sur le petit écran. Le projet de film, lui, n’a toujours pas été abandonné à ce jour, onze ans après la diffusion du premier épisode, et continue d’aguicher aussi bien les aficionados de la série que son équipe, casting inclus.

Créée par Dan Harmon, qui a, depuis, codéveloppé la géniale série animée Rick and Morty, Community se déroule dans une université publique, décrite à peine avec exagération comme la risée de l’enseignement supérieur américain, que l’avocat Jeff Winger (Joel McHale) est obligé d’intégrer après que son cabinet a découvert qu’il avait falsifié son diplôme de droit. Méprisant, grande gueule et dragueur aux grands sabots, Jeff entre donc au «community college» de Greendale où il rencontre Britta (Gillian Jacobs), à qui il fait croire qu’il dirige un groupe d’étude dans l’unique but de se rapprocher d’elle. Mais ils sont rejoints par d’autres : le «geek» Abed (Danny Pudi), l’ancienne star universitaire du football américain Troy (Donald Glover, Childish Gambino «himself»), la grenouille de bénitier Shirley (Yvette Nicole Brown), l’ingénue perfectionniste Annie (Alison Brie) et le milliardaire sexagénaire Pierce (Chevy Chase).

Parodies savoureuses

Aux antipodes de Friends et des nombreuses autres sitcoms de groupe qui en ont découlé, Community repose non pas sur le lien indéfectible d’amitié qui unit ses personnages, mais bien sur la difficulté des protagonistes à se supporter mutuellement. Porte-étendard d’un humour méta, complètement absurde –l’incohérence même du groupe est justement ce qui le caractérise– et blindée de références à la pop culture, la série a su amener sa différence dans la télévision grand public et prouver qu’une sitcom peut aussi faire montre de grandes ambitions tant dans la narration que dans son usage de la comédie.

Remarquables, ainsi, sont les épisodes Remedial Chaos Theory (saison 3, épisode 3), où la même histoire est racontée du point de vue de six réalités alternatives différentes, Abed’s Uncontrollable Christmas (saison 2, épisode 11), épisode de Noël entièrement réalisé en stop-motion, ou encore Documentary Filmmaking : Redux (saison 3, épisode 8), parodie géniale du documentaire Heart of Darkness, qui relatait le tournage cauchemardesque d’Apocalypse Now. La parodie, d’ailleurs, s’est rapidement imposée comme un incontournable de la série : Star Wars, le western spaghetti Law & Order, le jeu de société Donjons & Dragons, Doctor Who, le dessin animé G. I. Joe... Bien des monuments de la culture populaire sont passés dans la moulinette de Dan Harmon et ses scénaristes, puis resservis à leur sauce.

Des répliques cinglantes en guise de références, une imitation précise, «antiexubérante», des styles visuels dont elle s’inspire, en saupoudrant le tout d’un amour certain pour la destruction à grands coups de paintball : voilà la marque de fabrique de Community. Même dans ses épisodes les moins baroques, on y trouve toujours d’immenses moments de comédie, souvent dus aux personnages secondaires (l’équivoque doyen Pelton et son goût pour les costumes flamboyants, le détestable professeur d’espagnol d’origine asiatique, Señor Chang) ou au groupe lui-même (impossible d’oublier que Pierce, en bon vieux grincheux et raciste, lors d’une partie de Pictionary avec ses camarades, dessine une svastika pour faire deviner le mot «moulin»).

La disponibilité de Community sur Netflix est un mouvement malin qui relève presque du miracle et qui consacre enfin son statut de série culte. À l’image de The Irishman, projet saisi par la plateforme après le refus des grands studios qui refusaient de produire l’œuvre de Martin Scorsese, jugée trop ambitieuse, Community sur Netflix sonne comme un ultime pied de nez aux patrons de télévision, ici les patrons de NBC, chaîne qui diffusait initialement la série et responsable des complications qu’elle a connues. Ceux-ci ont renvoyé Dan Harmon à la fin de la saison 3, estimant les audiences trop basses (à juste titre, mais c’était sans considérer l’engouement que Community soulevait déjà sur les réseaux sociaux).

Résultat : les fans se sont vite désintéressés, jusqu’au coup de théâtre qui a vu la chaîne reprendre Harmon comme scénariste en chef de la saison 5… avant d’annuler tout bonnement la série. C’est finalement sur Yahoo que la saison 6, toujours avec Harmon aux commandes, verra le jour en 2015, mais il est encore difficile de pardonner à la chaîne ces nombreux changements qui ont très clairement impacté Community, notamment sur sa dynamique et son extravagance, sur ses trois dernières saisons.

110 épisodes pour passer le confinement

On peut considérer Community comme faisant partie de «l’ancien monde»: diffusée entre 2009 et 2015, elle n’a connu que les balbutiements et le début du développement monstre de la plateforme. Aujourd’hui, cinq ans après son terme, les modes de consommation et de production des séries ont drastiquement changé et l’heure est au «binge-watching», procédé on ne peut plus stupide (dû en grande partie à Netflix) de regarder une œuvre télévisuelle, les épisodes enchaînés l’un après l’autre comme des perles dans un collier, où le spectateur est amputé de tout plaisir sinon celui, pathétique, d’empiler série sur série, aussitôt oubliées une fois qu’elles ont été débriefées avec l’ami «binge-watcher» à qui on les a conseillées.

Dans un monde où le principe du fast-food s’applique aussi aux objets de culture que l’on consomme, il serait dommage (et il est même bien difficile) de s’enchaîner les six saisons de Community tant la série révèle une richesse inouïe de gags et de références qui lui demandent plusieurs visionnages avant d’être remarqués. Mais rassurez-vous, le confinement durera encore un peu, et en gardant un rythme raisonnable, vous viendrez peut-être au bout des 110 épisodes avant qu’il ne prenne fin.

Valentin Maniglia

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