Une poule s’échappe de son élevage et devient témoin des maux du monde : avec Kota, le réalisateur hongrois György Pálfi signe une fable férocement drôle, aussi cruelle que fantaisiste.
Comme Le Vilain Petit Canard du conte d’Andersen, l’héroïne de Kota entame son aventure après avoir été mise à l’écart de ses semblables à cause de son plumage noir. Rejetée, non pas par sa famille, mais par les petites mains de l’élevage industriel où elle a éclos. Elle s’échappe et erre dans ce petit coin de Grèce, forcée d’échapper aux dangers du monde et à toutes sortes de prédateurs, animaux comme humains. À la manière d’un Yórgos Lánthimos, le Hongrois György Pálfi aime les contes inconfortables et décalés. Un metteur en scène à la lisière de l’expérimental qui jette un regard cruel mais sincère sur le monde qui l’entoure, et qui le fait frontalement avec Kota, une fable filmée… à hauteur de poule.
Dans ses notes de production, le réalisateur explique : «J’ai joué avec l’idée d’une histoire où l’humain ne serait pas au centre : et si nous étions l’intrigue secondaire de l’histoire?» Dans les quinze premières minutes du film, de la naissance à l’évasion de notre héroïne, Pálfi place sa caméra dans un élevage en batterie, qui produit des centaines d’œufs à l’heure et voit défiler autant de poussins sur les tapis roulants. L’homme domine, trie et écrase, la machine exécute et les animaux subissent les conséquences. L’enjeu est clair : pour mieux comprendre notre monde, il faut le regarder en changeant de perspective. Car «dans ce film, la petitesse de la poule et son existence « paisible » rencontrent une tragédie de vies humaines au milieu d’un problème mondial», résume György Pálfi.
Après une première partie dans laquelle la protagoniste échappe à un renard, à l’autoroute ou encore à un affrontement entre CRS et manifestants, elle échoue auprès de Giorgos (Yannis Kokiasmenos), patron d’un restaurant ruiné en bord de mer. Le parcours du gallinacé trouve un écho dans la condition de l’humain, qui rêve d’embellir son business mais doit composer avec un groupe de passeurs et de mafieux utilisant le restaurant pour cacher des migrants. Le lien qui unit Giorgos et la poule, à qui la vie a donné à tous deux «une seconde chance», est profond : l’un comme l’autre cherche à s’échapper d’un monde conditionné pour broyer ceux qui sont en bas de la chaîne (alimentaire ou sociale). Crise migratoire, sociétés corrompues, rapport de force entre prédateurs et proies, déshumanisation, le film, à travers différents sujets précis et brûlants, explore le fonctionnement de tout un système, aussi chaotique que la réponse à l’éternelle question : «Qui est venu en premier, l’œuf ou la poule?».
Nous n’avons pas utilisé d’IA. C’est un film 100 % poulet bio
György Pálfi, réalisateur
Pour incarner l’héroïne du film, huit poules se sont succédé devant la caméra, impossibles à discerner l’une de l’autre. «Le plus gros défi était de travailler avec de vrais animaux, sans utiliser l’IA ou des effets numériques. C’est un film 100 % poulet bio», s’amuse György Pálfi. Mais la «philosophie» du principal dresseur sur le plateau, le renommé Árpád Halász (qui est intervenu sur Poor Things, Blade Runner 2049, Midsommar ou le thriller animalier White God), a eu raison : «Si tu ne peux pas entraîner une poule, n’essaie même pas avec un chien.» «Leur préparation pour le rôle s’est faite des mois en amont, raconte le réalisateur. Elles ont dû s’habituer à la proximité de la présence humaine et, d’un autre côté, nous avons dû découvrir leurs capacités innées.» Ainsi, il énumère qui parmi elles est «le cerveau», «la tacticienne», «la star de cinéma», «l’athlète»…
Assemblées pour créer un seul et même personnage, les caractéristiques de chacune de ces actrices à plumes possèdent aussi un timing comique qui donne son rythme à Kota. L’héroïne de ce film de peu de dialogues se place même dans la droite lignée du vagabond créé par Charlie Chaplin. À l’inverse des ânes aux yeux démonstratifs de Au hasard Balthazar (Robert Bresson, 1966) et de son remake inavoué, EO (Jerzy Skolimowski, 2022), György Pálfi se refuse à l’anthropomorphisme ou à l’empathie, préférant le naturel insondable et absurde du regard rond de l’animal; de la même manière, il refuse de faire de sa poule un martyre, comme le prouve une scène formidable où l’héroïne s’exfiltre d’un enclos pour découvrir les environs, sur une réinterprétation intense du Boléro de Ravel. Mettant en scène sa propre vision de la tragédie grecque, le cinéaste juge que «(s)on film montre des destins individuels, mais s’attaque à un problème universel qui est au cœur de toute l’humanité : les individus peuvent-ils être absous de responsabilité morale s’ils ne participent que passivement à l’histoire?». Une question existentielle qui en appelle d’autres, soulevant chez Pálfi l’envie de se lancer dans une trilogie animalière, dont le prochain volet devrait avoir pour héros un singe vivant dans une grande ville indienne.
Hen (Kota),
de György Pálfi.