MUSIQUE Jana Bahrich, tête pensante et principale artisane de Francis of Delirium, raconte les coulisses de Run, Run Pure Beauty, deuxième album du groupe, marqué par la quête de beauté et l'importance de se connecter aux autres.
Les deux ans qui séparent Lighthouse, le premier album de Francis of Delirium, et sa suite, Run, Run Pure Beauty, ont été pour le moins chargés pour Jana Bahrich. La tête pensante et principale artisane de Francis of Delirium (créé en 2019 avec Chris Hewett, toujours présent dans l’ombre) avait dédié le précédent opus à l’amour, l’amitié et l’espoir; elle est partie cette fois à la recherche de la beauté dans un monde imparfait et en souffrance. Son univers musical, qui prend pour base un rock alternatif bruyant et «lo-fi» avec des touches grunge, s’ouvre de plus en plus à une sensibilité pop. Run, Run Pure Beauty démarre sur des bruits de cor qui imposent déjà de nouveaux horizons, quelque chose de plus ample, plus direct et plus immersif. Une «évolution naturelle», raconte la principale intéressée, selon qui ce disque doit beaucoup à «l'entourage en construction permanente qui s'est formé autour du groupe», dont le réalisateur Kiyan Agadjani, le bassiste de jazz Pol Belardi ou la musicienne C'est Karma, qui tient le rôle principal du clip de It's a Beautiful Life. Francis of Delirium présentera ce nouvel album le 4 juin aux Rotondes.
Dans quelles circonstances ce nouvel album est -il né?
Jana Bahrich : Après la sortie de Lighthouse, on a beaucoup tourné : entre nos propres concerts et les premières parties d’autres artistes, ça fait deux ans qu’on écume les scènes. Ce nouvel album a réussi à trouver un chemin au milieu de tout cela. Je crois qu’entre chaque projet, il y a un break naturel qui s’opère et qui nous fait aller de l’avant. Cette fois, au lieu de travailler principalement chez Chris Hewett, comme c’était le cas pour Lighthouse et avant, je prenais ce qui ressortait de nos jams ensemble puis je ramenais ça chez moi, comme base pour construire toute la production. Cela signifie que j’avais beaucoup plus de temps pour expérimenter des choses. Dans ma chambre, j’ai un cor d’harmonie et un violon un peu merdique, et j’ai eu envie d’injecter ces textures dans la musique.
Malgré tout, il m’a fallu du temps pour me remettre à l’écriture de nouvelles musiques. Il y a eu un moment où j’étais incapable d’écrire la moindre chose. Je suis allée à New York avec l’envie d’écrire de la musique là-bas, et ça m’était impossible. Il y a fallu que je rentre chez moi pour m’y remettre. En réalité, je me suis rendu compte de cela à Berlin, où je suis ensuite allée en van, en embarquant mes instruments et mes outils de peinture : pour me sentir dans mon espace créatif, j’ai juste besoin de mes affaires.
Je n’ai pas envie d’être cette artiste qui refait encore et toujours le même album
Run, Run Pure Beauty creuse et étoffe votre paysage musical, notamment grâce à ces nouveaux instruments. Comment analysez-vous l’évolution de votre son d’un projet à l’autre?
Quand je compose, dans un premier temps, j’essaie de travailler autant que possible à l’instinct; c’est plus tard dans le processus que je me connecte à mon cerveau, à ma conscience. Je n’ai pas envie d’être cette artiste qui refait encore et toujours le même album. C’est pourquoi j’ai voulu que Run, Run Pure Beauty démarre avec tous ces sons de cor, comme pour déclarer qu’on entre dans quelque chose de différent. Le processus de travail a été similaire à celui de Lighthouse, mais je n’ai pas l’impression de suivre une formule type.
Comment votre expérience du monde, à travers les tournées et les voyages, se traduit en musique?
Je crois que derrière ces chansons, il y a la quête de la joie. Les textes m’évoquent une personne en crise, qui cherche désespérément une porte de sortie pour ne pas sombrer. Il y a un aspect voyeuriste à l’écriture, un point de vue extérieur qui donne l’impression de ne pas faire totalement partie du récit, de se poser en observateur. Cela vient clairement de mes voyages. Mais en même temps, partir en tournée est le côté que je préfère d’être musicienne, car c’est très vivant. On a la chance de rencontrer des personnes si généreuses dans des endroits où l’on n’irait pas autrement. C'est une grande source d’espoir, et c’est aussi ce qui se cache derrière cet album. Faire de la musique et pouvoir la jouer, c’est la réponse que j’ai trouvée au sens de ma vie.
Le lieu et l’instant seraient donc les paramètres essentiels dans votre processus de création?
J’ai cette impression. Chacun de nos projets a été créé avec ses propres limites. Pour notre premier EP, Chris a enregistré la batterie dans son sous-sol, à côté de sa machine à laver, tandis que je m’essayais à l’enregistrement pour la toute première fois, sans y connaître grand-chose : tout cela a donné un son brut, imparfait. Pour l’EP Funhouse (2022), on a enregistré la batterie en studio pour la première fois, idem avec Lighthouse pour les guitares… Cette fois, j’ai cherché à intégrer tous ces instruments que j’ai à ma disposition, que j’appelle mon "orchestre de chambre à coucher".
Je suis plutôt du genre "première idée, meilleure idée"
Donc, oui, c’est vrai que les paramètres de création dépendent de l’espace et de mes propres limites en tant que productrice et autrice-compositrice, mais il est vrai aussi qu’on a grandi depuis le son "batterie-machine à laver". J’apprends à chaque nouveau projet et on avance progressivement, à petits pas, avec le sentiment que cette évolution est naturelle. Pas parce qu’elle est consciente, mais parce qu’elle est circonstancielle.
Vous avez écrit et coréalisé avec Kiyan Agadjani le clip de It’s a Beautiful Life, deuxième single issu de l’album. Après les pochettes des disques, que vous peignez vous-même, il vous était important d’ajouter cette corde à votre arc?
Ce qui est intéressant avec le clip, c’est qu’on va y mettre du temps et de l’énergie sans forcément être récompensé en retour : on n’est pas tellement payé pour le faire, et personne ne va le regarder. Mais on donne beaucoup d’importance à créer un monde, que ce soit avec la musique, la pochette ou la vidéo. Dans ce cas, on entre dans ce monde dès le tournage, avec les tenues de basket cousues à la main, le vieux bus Volkswagen… Un tel niveau d’effort et d’attention, on veut qu’il soit ressenti par le public. C’était très touchant d’avoir des gens, après mes derniers concerts, qui sont venus me parler de la vidéo ou qui s’identifiaient au personnage. Car, pour moi, les visuels représentent 50 % de Francis of Delirium.
Comment s’est déroulée cette expérience de scénariste-réalisatrice?
J’ai rencontré Kiyan sur le clip de Real Love (NDLR : issu de Lighthouse), qu’on a tourné au nord de l’Allemagne. On est devenus amis pendant ce long trajet en voiture et on discutait déjà de travailler ensemble à l’avenir. Quand je lui ai envoyé quelques chansons de Run, Run Pure Beauty, il a eu un coup de cœur pour It’s a Beautiful Life, puis je lui ai soumis des idées. L’une d’elles disait simplement : "Gay basketball?". Immédiatement, on a commencé à développer l’idée et écrire le script à partir de ces deux mots. C’était le début d’un long travail de neuf mois jusqu’à la vidéo finie.
Travailler avec quelqu’un qui met autant d’attention dans ses films et dans son art a été une expérience très riche. Kiyan se donne beaucoup de mal pour améliorer tout ce qu’il touche, avec une grande méthode et beaucoup de patience. C’est très encourageant. Moi, je suis plutôt du genre "première idée, meilleure idée" : on y va, et on trouvera les solutions en chemin.
Doit-on alors s’attendre à vous retrouver plus souvent derrière une caméra?
C’est peu probable, pour être tout à fait honnête. Ce clip a représenté une somme de travail dingue, si bien que refaire quelque chose du même genre demanderait une année entière de boulot. C’est la grande vidéo du projet. Il y en aura d’autres, plus petites, comme celle que j’ai réalisé en stop motion pour Requiem for a Dying Day. Mais rien qui soit du niveau de It’s a Beautiful Life.
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