Le dernier rapport du Groupe d’experts sur la lutte contre la traite des êtres humains du Conseil de l’Europe (Greta), publié jeudi, accorde une attention particulière au rôle joué par les technologies de l’information dans la traite.
Des annonces sur internet, des appartements et des chambres d’hôtel, la moitié des gains reversés à la cheffe du réseau. En mai, une Russe de 43 ans, soupçonnée d’avoir exploité une quarantaine de femmes, majoritairement ukrainiennes, au Luxembourg entre 2020 et 2026, a été arrêtée au Portugal puis placée en détention provisoire. Le parquet évalue les profits à bien plus d’un demi-million d’euros.
Depuis la pandémie, l’exploitation sexuelle s’est déplacée des cabarets vers des logements loués pour quelques nuits «via des sites web et des applications spécialisées», rapporte le Greta dans son dernier rapport. Et même si le document qui couvre la période allant de juillet 2022 à juin 2026 n’évoque pas ce fait divers qui a fait les gros titres, il décrit précisément ce mode opératoire.
Dans son document, le Greta explique aussi que les autorités ont repéré un risque émergent «de nouveaux types de violences ou d’abus facilités par les outils numériques», comme le travail de plateformes, qui pourrait exposer davantage des personnes en situation irrégulière. Concrètement, le risque tient à la sous-location de comptes : un livreur inscrit comme indépendant cède son accès à l’application à une personne sans papiers et prélève une part de ses gains.
Trois mesures demandées
Pour faire face à ces pratiques numériques, la police utilise depuis peu un webcrawler, un logiciel qui repère par filtrage algorithmique des annonces suspectes de proxénétisme. Il ne couvre cependant que l’exploitation sexuelle. La police reconnaît ne disposer d’aucun logiciel pour détecter d’autres formes d’exploitation, comme les fausses offres d’emploi. Les autorités jugent elles-mêmes leur approche réactive plutôt que préventive, selon le Greta. La phase de recrutement, menée le plus souvent dans des pays tiers, échappe largement aux enquêteurs, qui repèrent surtout des victimes déjà exploitées.
Le Luxembourg a néanmoins fait évoluer son cadre législatif, souligne le groupe d’experts. Depuis une loi du 7 août 2023, les enquêtes sous pseudonyme sont possibles dans les affaires de traite – même si les autorités admettent que leurs conditions sont difficiles à remplir en ligne. Et le 4 décembre 2025, la Chambre a adopté le projet de loi 8515 qui étend à la traite la sonorisation et la captation de données informatiques, jusque-là réservées au terrorisme et aux atteintes à la sûreté de l’État. Jusqu’alors, les moyens existants ne permettaient pas d’enquêter efficacement dès que les réseaux de traite utilisaient des messageries sécurisées.
Le Greta regrette surtout l’absence de partenariats structurés entre la police et les plateformes de logement ou les entreprises du numérique, alors même qu’elles servent au recrutement et à l’exploitation des victimes. Il recommande trois mesures sur ce sujet : des protocoles pour obtenir plus vite leurs données, des outils d’investigation adaptés aux réseaux sociaux et aux messageries cryptées, et des formations spécifiques pour les enquêteurs sur les preuves numériques. Il invite aussi le Luxembourg à ratifier le deuxième protocole additionnel à la convention de Budapest sur la cybercriminalité, signé mais pas encore ratifié, qui facilite l’accès aux preuves électroniques.
- Identification et assistance : elles restent liées aux poursuites pénales. Le Greta en fait sa recommandation prioritaire, déjà formulée lors des cycles précédents.
- Non-sanction : des victimes de traite continuent d’être poursuivies. Le Greta cite une femme reconnue «victime» par le tribunal mais condamnée pour proxénétisme en 2023, des mineurs interpellés pour vol placés en centre fermé ou en prison pour adultes, et l’interdiction de la mendicité à Luxembourg.
- Sanctions : toutes les peines de prison prononcées pour traite ont été assorties d’un sursis, sauf dans l’affaire du restaurant aux travailleurs népalais (huit ans dont quatre avec sursis, appel en cours).
- Indemnisation : une seule entre 2021 et 2025, de 7 000 euros.
- Victimes identifiées : 50 en 2022, 64 en 2023, 4 en 2024 et 5 en 2025.
- Avancées : l’ITM est passée de 22 inspecteurs en 2018 à 136 en 2025. La Maison New Step a ouvert en 2023, le Centre national pour victimes de violences en 2025.