Les machines à pinces font partie du paysage des grandes villes japonaises. Mais alors que l’archipel est soumis à une inflation historique et punitive pour les ménages, les salles d’arcade se transforment en «supermarchés» où les lots à gagner sont des produits de première nécessité.
Un œil sur son bébé dans sa poussette, Minae Kamata manœuvre les pinces d’une machine d’arcade en banlieue de Tokyo. Mais au lieu d’une peluche ou d’une figurine, elle agrippe un paquet de rouleaux de papier toilette, cherchant à alléger son budget face à l’inflation. Alors que la hausse des prix pèse sur les ménages japonais, d’immenses salles d’arcade en périphérie des métropoles nippones se muent en «supermarchés ludiques» où l’on vient s’amuser en tentant de rapporter à la maison œufs, riz ou lessive. Cette femme au foyer de 25 ans explique avoir décroché son lot après seulement deux tentatives, à 100 yens (0,55 euro) l’essai. «Si on a un peu de chance, ça revient au même que d’acheter à bas prix», explique-t-elle.
Pour certains experts, cette transformation traduit une adaptation à la vague d’inflation prolongée et historique que subit le Japon depuis 2022, avec des prix qui ont longtemps augmenté plus vite que les salaires. «Les dépenses consacrées à l’alimentation et aux produits du quotidien sont en baisse continue depuis cinq ans, car elles sont devenues des cibles de réduction budgétaire», note Naoko Kuga, spécialiste du comportement des consommateurs à l’institut de recherche NLI. «Dans ce contexte, les commerçants tentent d’ajouter du divertissement à l’acte d’achat pour donner envie aux clients de consommer malgré tout.» Selon elle, le jeu permet aussi de lever une forme de culpabilité : «Comme il faut de toute façon acheter ces produits de première nécessité, les consommateurs peuvent se trouver une excuse : autant que ce soit amusant.»
Les machines à pinces connaissaient déjà un essor important avant la vague d’inflation : le marché des «jeux à lots» a plus que doublé en dix ans pour atteindre 417,7 milliards de yens (2,4 milliards d’euros) en 2024, et représente près de 70 % du chiffre d’affaires des salles de jeux, selon l’Association japonaise de l’industrie du divertissement (JAIA). Une nouvelle clientèle s’ajoute aussi depuis quelques années aux fans d’anime : celle des familles et mères au foyer venues chercher des produits de consommation courante.
À Kawasaki, en périphérie sud de Tokyo, une salle exploitée par l’enseigne spécialisée Benex aligne des centaines de machines remplies de bouteilles de soda, sachets de friandises ou détergent. «Quand une famille dépense 10 000 yens (57 euros) pour une journée au karaoké ou au bowling, elle s’amuse et c’est fini. Alors que chez Benex on rentre avec papier toilette, bouteilles et jouets», observe Teruaki Tsuchiya, cadre dirigeant du groupe Tisco, l’opérateur de Benex. «Avec l’inflation, les parents choisissent l’option de divertissement la plus avantageuse.»
Comme il faut de toute façon acheter ces produits, autant que ce soit amusant
L’entreprise, comptant cinq établissements dans le Grand Tokyo et revendiquant plus d’un million de visiteurs par an, a supprimé l’an dernier ses jeux vidéo et machines à jetons pour se recentrer sur les machines à pinces. Selon elle, les ventes de produits ménagers ont été multipliées par 2,6 en deux ans. Le modèle est, selon Teruaki Tsuchiya, proche de ceux d’enseignes comme Costco ou IKEA : de grandes surfaces en périphérie des villes où les terrains coûtent moins cher, des clients fidèles qui viennent en voiture et dépensent beaucoup.
Après «deux ou trois heures» sur place, Chiaki Sugai, 56 ans, employée dans un restaurant de sushis, tire un caddie débordant de ses trophées, pour lesquels elle dit avoir dépensé près de 8 000 yens (45 euros). «Avant, j’achetais beaucoup de friandises en supérette, mais maintenant je les attrape ici», déclare-t-elle. Sachiko Iyokawa, 49 ans, a, elle, gagné deux boîtes d’œufs premium, plus chères en supermarché : «D’habitude je fais attention, mais ici je me fais un petit plaisir.»
La grande distribution s’engouffre aussi dans la brèche. Aeon Fantasy, filiale du géant Aeon, a ainsi ouvert en octobre 2025 son premier espace consacré aux lots alimentaires et ménagers ciblant les mères de famille. L’entreprise en compte déjà sept et prévoit d’en ouvrir une soixantaine d’ici 2030. «Dans un contexte où la hausse des prix entretient une forte sensibilité aux dépenses, nous proposons une expérience conjuguant plaisir et sentiment de faire une bonne affaire, ce qui correspond aux attentes actuelles des consommateurs», explique Yuya Shiozawa, un responsable d’Aeon Fantasy. Pour lui, ces divertissements jouent un rôle «d’entrée» pour les centres commerciaux : «On voit par exemple des clients qui, après avoir gagné des légumes, achètent au supermarché d’à côté les ingrédients pour compléter le dîner.»
Pour Naoko Kuga, la tendance devrait se prolonger au-delà de l’inflation actuelle, les commerces physiques devant trouver de nouvelles raisons d’attirer des clients qui achètent de plus en plus leurs produits ménagers par abonnement sur Amazon. «Les magasins vont multiplier les initiatives pour faire venir les clients, que ce soit avec des machines à pinces ou sous d’autres formes», estime-t-elle.