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[Magazine] Russie : les chorales de rue donnent le ton


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Confrontés depuis plus de quatre ans aux représailles ukrainiennes et aux contrôles étatiques, de nombreux Russes sortent dans la rue pour chanter ensemble. Des chœurs aux vertus cathartiques et contestataires.

Entonner ses airs préférés avec des inconnus dans un parc moscovite donne des frissons à Artiom Allabout, qui s’est découvert une passion pour les chœurs de rue en Russie, dont l’offensive en Ukraine n’en finit plus de durer. À l’heure où les rassemblements sont strictement encadrés et les voix discordantes réduites au silence, aucune interdiction formelle ne frappe ces chorales qui ont essaimé en Russie, dont certaines reprennent des chants au ton contestataire.

«Avec tout ce qui se passe dans le monde et cette anxiété constante, on peut venir ici et se détendre, chanter et tout oublier», confie cet étudiant en médecine de 20 ans, ajoutant que ces prestations lui donnent «des frissons».

Depuis plusieurs mois, Moscou et des régions très éloignées de l’Ukraine sont visées par des attaques de drones lancés par Kiev, en réponse aux bombardements russes. Des raffineries et des entrepôts de géants de l’e-commerce sont touchés et des civils tués. 

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En plus de quatre ans et demi, le conflit en Ukraine a fait des centaines de milliers de morts et de blessés. Et en Russie, les rumeurs sur une nouvelle mobilisation persistent, malgré les démentis du président Vladimir Poutine. Près d’un citadin sur deux (49 %) y souffre de dépression et 36 % d’anxiété aiguë, selon un sondage publié en septembre par l’Académie russe des sciences, cité dans la presse.

À côté d’Artiom, on trouve Ekaterina, 37 ans, qui attend que débute la chorale avec des centaines de Moscovites endimanchés. Elle surveille un grand écran où vont bientôt s’afficher les paroles du premier tube. «Ici on peut s’égosiller ensemble légalement en pleine ville», se réjouit-elle. «C’est une vraie thérapie face à l’angoisse aujourd’hui omniprésente.»

«Sans rien dire à personne, beaucoup de gens passent par des lignes d’écoute ou des consultations confidentielles», ajoute cette psychologue familiale. C’est Ekaterina Mitrofanova, fondatrice de la première chorale de rue Khor-vo-ves-dvor (pour «Chœur pour toute la cour»), qui dirige le chant ce soir-là. Elle a lancé son projet voici deux ans, à Saint-Pétersbourg, parce qu’elle avait «besoin d’union et de partage».

Ici on peut s’égosiller ensemble légalement (…) C’est une vraie thérapie!

«L’humain a besoin d’humain», explique cette blonde de 35 ans. «Je peux passer d’un murmure à chanter à pleins poumons. C’est cette liberté sans aucune limite qui me fait tant de bien», dit-elle encore. «Le but est de laisser les gens être eux-mêmes.» Avec ses musiciens, elle a fait chanter durant tout l’été une dizaine de villes, d’Arkhangelsk au nord, à Omsk en Sibérie. Les Russes ne chantent plus uniquement dans les cours, mais aussi sur des places, dans des parcs, des usines désaffectées… L’accès est souvent gratuit ou abordable, ne dépassant jamais mille roubles, soit une dizaine d’euros.

Dans une cour spacieuse près de la place des Trois-Gares, des centaines de Moscovites ont répondu à l’appel d’un autre organisateur, Hit-Khor, pour un concert dont ils seront à la fois public et artistes. «Libre, j’ai oublié le sens de la peur», entonne Nastia Fiodorova, 28 ans, reprenant ce célèbre refrain du rock russe, tout en filmant avec son smartphone les visages émus qui l’entourent. La jeune femme chante le samedi «pour se sentir entre âmes proches». «C’est l’un des rares endroits où on ressent un véritable soutien collectif, la même énergie, la même pensée», explique-t-elle.

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«Et il ne s’agit pas d’échapper au contexte. On se retrouve juste pour chanter», insiste-t-elle. Mais parfois les chorales ne sont pas qu’un remède à la solitude. Elles se font protestation codée. Cet été, à Saint-Pétersbourg ou Novossibirsk, passants et musiciens se croisaient ainsi pour entonner en chœur les œuvres d’auteurs classés «agents de l’étranger» et aujourd’hui interdits. «Chanter ensemble permet de se retrouver parmi les siens», explique Alexandra, étudiante de 24 ans.

Fin août, avec des dizaines d’autres sympathisants du parti Iabloko, seul à s’opposer à la guerre, elle a entonné des chansons d’enfance devant le tribunal qui a interdit à Iabloko de participer aux législatives de septembre largement remportées par le parti de Vladimir Poutine, Russie unie. Des dizaines de jeunes ont été interpellés.

Face à la réalité, les nouveaux chœurs de rue adoptent une posture plus feutrée et surtout officiellement dépouillée de portée politique. Pour l’heure, le phénomène prospère tout en restant une initiative citoyenne indépendante, alors que d’autres mouvements ont fini par être récupérés par l’État.

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