De nombreux lycéens ont bloqué l’accès à leur établissement jeudi, invoquant de meilleures conditions d’apprentissage. Les manifestations improvisées ont été parfois violentes.
Les lycéens mobilisés sur les blocages revendiquent plus de moyens humains et financiers pour l’Éducation nationale, se plaignent de la pression de Parcoursup, de professeurs non remplacés, de bâtiments délabrés ou encore d’emplois du temps trop chargés. Voici leurs principales revendications et un panorama non exhaustif de la situation des 3 700 lycées, où étudient environ 2,2 millions d’adolescents.
Nina et Candice, lycéennes de 17 ans à Arago à Paris, veulent «plus de moyens, surtout pour les lycées de banlieues» qu’elles «soutiennent», et souhaitent un «système plus égalitaire». Elles se disent bien loties dans leur établissement rénové du 12e arrondissement. En 2023, le ministère de l’Éducation nationale a dépensé en moyenne 8 550 euros par lycéen dans le public et le privé sous contrat. Dans les régions urbaines comme l’Île-de-France, les dépenses par élève sont plus faibles que les moyennes nationales et la taille souvent plus élevée des lycées se traduit par de moindres taux d’encadrement. En région parisienne, les enseignants sont aussi plus jeunes, et moins rémunérés. En plus de ces dotations, les Régions, compétentes pour les lycées, ont dépensé en moyenne 3 000 euros par lycée, avec de grandes disparités par région : 2 380 euros en Île-de-France à 5 830 euros en Guyane.
Les lycéens mobilisés se plaignent de l’absence de professeurs, parfois dans des matières importantes, comme le français en première. À la rentrée, il manquait au moins un professeur dans 53 % des collèges et des lycées publics, selon une enquête du syndicat SNES-FSU. «Dans la plupart des cas» il s’agit de «volumes d’heures d’enseignement à couvrir, et non des postes à temps plein non pourvus», avait affirmé le ministère. En 2024/2025, 10 % d’heures n’ont pas été assurées dans les lycées, selon les statistiques ministérielles.
Selon un récent rapport parlementaire, environ 7,5 % des heures d’enseignement ne sont pas assurées à cause du non-remplacement des professeurs dans le second degré. «Il faut évidemment tout faire pour les réduire», a réagi mardi le ministre français de l’Éducation nationale, Édouard Geffray. «Le 100 % de remplacement, c’est quelque chose qui est statistiquement quasiment impossible. Il ne faut pas se mentir non plus.»
Emplois du temps et classes surchargées
«On fait des 8 h-18 h, c’est pas normal» : à l’instar de cet élève de terminale du lycée Montbello à Lille, beaucoup d’élèves se plaignent d’emplois du temps et de classes trop chargées. Jeudi à Versailles, le ministre a reconnu les difficultés liées à l’organisation du lycée depuis la réforme de 2019 et ses choix de spécialités. Les rythmes scolaires reviennent régulièrement dans le débat public, mais des modifications supposent, dans les zones rurales notamment, d’adapter le transport scolaire, à la charge des collectivités. La convention des temps de l’enfant a proposé que les cours démarrent à 9 h au lycée et de placer «les apprentissages théoriques le matin, et les apprentissages pratiques l’après-midi». Le gouvernement n’a pas donné suite à ces propositions. Swan, une autre terminale, 17 ans, au lycée Bréquigny dans un quartier populaire de Rennes, explique que «des classes à 35 personnes, c’est plus vivable, même les profs se plaignent». En 2025, il y avait en moyenne 30 élèves par classe au lycée, contre 27 en 2010, selon les données ministérielles.
Nils Guerin, 16 ans, scolarisé près de Bordeaux, pointe le «malaise» grandissant autour de Parcoursup, «qui est très stressant». D’autres plaident pour sa suppression. «Il faut plus de places dans les universités», estime Candice, en terminale au lycée Arago à Paris. Créé en 2018 en remplacement d’APB, Parcoursup est obligatoire pour les lycéens qui veulent candidater dans la plupart des formations de l’enseignement supérieur. Mais dans les faits, tous n’obtiennent pas de place : en juillet, environ 130 000 élèves étaient sans affectation, à l’issue de la phase principale. La phase complémentaire est toujours en cours. Le processus, que beaucoup qualifient de sélection, est aussi accusé de manquer de transparence, en particulier les algorithmes utilisés par chaque formation.
Rénovation des bâtiments
Au lycée Saint-Exupéry à Mantes-la-Jolie (Yvelines), des adolescents ont raconté les «trous dans les plafonds, les vidéoprojecteurs et des ordinateurs qui ne marchent pas». Tanelle, 16 ans, en première générale à Thiers à Marseille, déplore qu’une classe défense ait été ouverte «alors qu’on a pas d’argent pour avoir des ventilateurs dans les salles, qu’on crève de chaud». Depuis les canicules de mai et juin notamment, le gouvernement insiste sur les programmes en cours de rénovation des établissements, qui appartiennent aux Régions, et non à l’État.
En juin, Édouard Geffray avait indiqué que «6 200 projets étaient soutenus d’une manière ou d’une autre, soit par le Fonds vert, soit par EduRénov», deux dispositifs publics de rénovation énergétique des bâtiments. Aucune cartographie des établissements scolaires selon leur performance énergétique n’existe. Le ministère a affirmé qu’elle était en cours.
Des débordements en Lorraine
À l’issue de cette journée de mobilisation lycéenne, le parquet de Metz a annoncé jeudi que 25 personnes ont été placées en garde à vue, dont 22 mineurs et trois majeurs. Treize personnes ont été placées en garde à vue pour des violences sur personnes dépositaires de l’autorité publique, neuf pour participation à un groupement en vue de commettre des violences ou à un attroupement armé, et trois autres pour dégradations. Le parquet précise qu’il « appréciera les orientations pénales en fonction des éléments recueillis par les enquêteurs ». Par exemple, des tensions entre policiers et manifestants ont éclaté près du centre commercial Muse. Pendant quelques minutes, les clients du centre commercial ont été confinés à l’intérieur, tandis que les passants qui souhaitaient y entrer étaient contraints de rester dehors. Mais à 14 h, la situation était calme et le centre rouvert. De nombreux lycées ont été touchés par le mouvement.
En Belgique aussi
Plusieurs établissements scolaires de Liège, en Belgique, ont été la cible jeudi de manifestations de colère et de dégradations, a indiqué la police, alors qu’un mouvement de blocage des lycées est en train de s’étendre en France. Sur le réseau social X, le ministre belge de l’Intérieur, Bernard Quintin, a accusé «une minorité d’activistes» d’«instaurer le chaos» dans l’enseignement, après ce que la police a décrit comme un «mouvement spontané» jeudi matin dans au moins cinq établissements.
La Belgique francophone connaît elle-même actuellement une fronde des syndicats de l’enseignement contre les réformes voulues par le nouvel exécutif (centre droit) de la Fédération Wallonie-Bruxelles entré en fonctions en 2024. Et la rentrée de septembre a été marquée par de nouvelles actions de protestation. Des milliers d’enseignants avaient défilé le 10 septembre à Liège, épicentre de la contestation, contre des mesures d’économie menaçant selon eux l’avenir des élèves et un «accueil égalitaire». Jeudi matin à Liège, des élèves ont pris le relais de cette contestation en bloquant plusieurs établissements.
Dans le quartier Hors-Château, où se trouvent plusieurs des établissements ciblés, un feu a été allumé sur la chaussée, dans lequel ont notamment été jetées des trottinettes, provoquant un panache de fumée noire.
La police de Liège a déploré «des jets de projectiles (pétards, œufs, pommes, barrières, etc.) et de nombreuses dégradations», par la voix d’une porte-parole, soulignant qu’au moins cinq établissements du secondaire ont été concernés par les manifestations dans la ville wallonne.
Les élèves revendiquent «des classes moins nombreuses et des professeurs en suffisance, mais aussi une vraie écoute des élèves et des parents, ainsi qu’une école accessible à tous», a indiqué un responsable syndical à l’agence de presse Belga.