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[Musique] Syd Matters, retour sans rembobinage


(Photo : valentin folliet)

MUSIQUE Syd Matters revient après seize ans de silence avec A Gospel of Some Sort. Entre-temps, le groupe indie-folk français n'a jamais vraiment disparu.

Revenir dans un monde qui n'attend plus personne

Seize ans d'absence, dans la pop, c'est énorme. Quand Syd Matters publie Brotherocean en 2010, le marché français repose encore sur le disque : 466 millions d'euros pour le physique contre 88 millions pour le numérique. Pas plus tard que l'an dernier, le streaming pesait à lui seul 702 millions d'euros en France, pendant que les écoutes issues des abonnements représentaient 80 % du total du streaming. Entre les deux, il n'y a pas que le changement de support; on a changé notre rapport au temps. La musique ne se possède plus autant qu'on l'interpelle, partout, là, tout de suite; l'artiste ne doit jamais totalement disparaître. Un morceau, un bout de morceau, une story, un teaser, quelques signes de vie réguliers, sinon l'algorithme vous perd de vue.

Syd Matters revient avec un handicap qui est une forme de privilège : il a manqué tout cela. Le groupe de Jonathan Morali avait laissé quatre albums et quelques chansons associées aux années 2000; il découvre qu'elles ont continué leur chemin tranquillement sans lui. Aujourd'hui, en 2026, à la sortie d'A Gospel of Some Sort, le groupe dépasse le million et demi d'oreilles mensuelles sur Spotify. Le Bon Iver français s'est absenté, mais sa musique n'est jamais partie.

L'histoire avait tout d'une aventure indie de son époque. Morali est le premier lauréat du concours CQFD des Inrockuptibles, il publie A Whisper and a Sigh en 2003, puis il fait de son projet solo un groupe. Quelques années plus tard, interrogé sur son choix de chanter en anglais, il explique que cette langue le fait se sentir davantage musicien que poète. Il s'agit d'écrire une folk hospitalière, mais de laisser les guitares acoustiques se contaminer par les synthés, les boucles, les accidents et le psyché. Ses morceaux ont souvent des portes d'entrée simples; à l'intérieur, ils cachent des couloirs et des grandes pièces. Attractive est un bel exemple : la chanson, quasi sept minutes, s'étend moins selon la géométrie réglementaire de la pop qu'au gré de ses propres nécessités. À l'arrivée : un super titre que ne renierait certainement pas Bon Iver.

Disparaître pour mieux entendre

La version romantique voudrait qu'un artiste s'éclipse pour se retrouver. La version de Morali s'avère plus prosaïque : il ne supportait plus sa propre voix. Après une dizaine d'années de groupe, chacun avait besoin d'autres expériences, lui voulait apprendre à écrire instrumentalement, composer sans chanter, et ne plus avoir à «incarner» sa musique. Il va alors voir ailleurs, du côté de l'image; cinéma, animation, télévision, théâtre, jeu vidéo, il travaille notamment avec Éric Rochant, Rémi Chayé ou Thomas Lilti. Là où la chanson peut obliger à parler en votre nom, la musique à l'image impose de servir une histoire qui existe sans votre présence; il faut penser cadre, durée, montage, personnages, mais aussi savoir disparaître derrière une scène quand celle-ci n'a plus besoin de vous. Ce détour est éclair : A Gospel of Some Sort.

Morali revient d'un long apprentissage de l'effacement, quinze années pendant lesquelles il a continué de composer tout n'étant plus le centre de sa propre musique. Une anecdote résume même le parcours. Le premier jeu vidéo qui l'a réellement marqué, c'est Zelda II; le jeu était en anglais, il n'en comprenait qu'un mot sur quatre, mais son atmosphère mystérieuse l'obsédait. Des années plus tard, le garçon qui déchiffrait mal Zelda devient compositeur de mondes; il crée à son tour des espaces dont la puissance tient autant à ce qu'ils montrent qu'à ce qu'ils laissent inexpliqué.

Sur le nouvel album, ce parcours s'entend. L'acoustique reste le squelette, les synthétiseurs ouvrent des arrière-plans, les voix se fondent dans la texture (Armageddon Time, Easy, The Devil), celle de Morali continue de souffrir à la Thom Yorke, et les arrangements modifient la profondeur de champ. Les morceaux parlent pas mal de dépression et de mise à l'écart, semblant reprendre l'adage du fabuliste Florian, «pour vivre heureux, vivons cachés». Ténèbres, à la batterie assez La Ritournelle (Sébastien Tellier), étire pendant plus de sept minutes une dérive instrumentale synthétique et abrasive, là où Tongues dépasse les six minutes et se promène façon titre néo-prog saupoudré à la fin d'Autotune. Il y a encore Holy Ghost et ses arpèges, ses notes de piano comme des aiguilles sur une horloge qui tournent à l'envers... C'est apaisant.

La machine à remonter Syd Matters

Et puis il y a Life Is Strange, un jeu vidéo sur le temps; la mémoire et la possibilité de rembobiner le réel devient la machine à remonter celui de Syd Matters. Au départ, les créateurs de Dontnod veulent seulement utiliser To All of You et Obstacles. Raoul Barbet, coréalisateur du jeu et amateur du groupe depuis son premier album, rencontre Morali; découvrant un musicien féru de jeux vidéo, il lui propose d'écrire la bande originale. L'exercice oblige le compositeur à désapprendre une partie des réflexes du cinéma : la durée d'une scène ne lui appartient plus entièrement. Le joueur peut s'arrêter, explorer, revenir sur ses pas et la musique doit respirer avec cette liberté. Morali livre plusieurs thèmes que l'équipe rend interactifs : certaines couches instrumentales peuvent entrer ou disparaître selon les actions, les éléments se combinent, la composition doit accepter des chemins qu'elle n'a pas prévus. Une musique capable de continuer à vivre lorsque son auteur ne décide plus de la manière dont elle sera entendue.

C'est là une bonne définition de ce qui arrive à Syd Matters. Sorti en 2015, Life Is Strange installe le groupe dans la vie d'une génération qui n'a souvent aucun souvenir de la parution de Someday We Will Foresee Obstacles dix ans plus tôt. La nostalgie n'est plus uniquement celle de l'ancien auditoire qui retrouve ses vingt ans; elle est inventée à neuf par Max et Chloe, par un casque, une chambre adolescente, une route du nord-ouest américain, puis par tous les souvenirs personnels que les gamers viennent accrocher à ces images. Morali raconte encore recevoir quotidiennement des messages de jeunes gens ayant découvert Syd Matters grâce au jeu. C'est l'un des bouleversements de notre époque : une chanson n'appartient plus obligatoirement à l'année où elle sort; plateformes, séries, jeux vidéo et réseaux ont aplati les rayonnages, mélangé les décennies et fait du passé une réserve de présents possibles. Kate Bush peut redevenir contemporaine quarante ans après Running Up That Hill, Fleetwood Mac ressurgir au détour d'une vidéo virale; une chanson attend le prochain contexte capable de la réveiller. Avec Syd Matters, cette seconde vie est d'autant plus classe qu'elle n'a pas été orchestrée par une campagne de revival.

Un gospel sans certitude

A Gospel of Some Sort vient donc de sortir. Armageddon, ténèbres, diable, spleen, nucléaire, voilà pour les quelques hashtags. Le titre contient l'essentiel dans ses trois derniers mots : «of some sort». Une sorte de gospel. Une croyance provisoire. Le son reste identifiable : guitare acoustique, chant chaud un peu voilé, électronique utilisée comme un brouillard... Quelque chose a gagné en espace et en gravité. Choking on Anger et Easy écrivent à nouveau la douceur; Nuclear referme le disque avec cette façon de rendre la catastrophe domestique. Le morceau-charnière Many Years in the Making pourrait passer pour une blague de vieux groupe, seize ans pour moins de quatre minutes, mais il fait comme si rien ne s'était passé. Le noyau historique s'est retrouvé et presque tout l'entourage avec lui; le geste n'a rien de patrimonial.


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