Une enquête publiée ce mardi par le Financial Times montre comment quatre dirigeants de Gazprombank Luxembourg, dernière grande banque russe encore active en Europe, auraient tiré profit des sanctions de 2022 pour empocher plusieurs millions d’euros à titre personnel.
Se basant sur des documents internes, l’article du quotidien britannique révèle un processus relativement simple. Frappées par les sanctions occidentales à la suite de l’invasion en Ukraine, les obligations de Gazprom se retrouvent bloquées en Europe et leur cours s’effondre. Le président russe, Vladimir Poutine, signe alors le 5 juillet un décret autorisant ces obligations à être remplacées par de nouvelles au prix initial en Russie.
Les quatre directeurs de Gazprombank Luxembourg, qui bénéficient d’un prêt personnel de Gazprombank Moscou, auraient acheté quatre obligations différentes de Gazprom, décotées sur le marché européen, pour les revendre à plein prix côté russe. Une cinquantaine d’opérations, pour un bénéfice potentiel supérieur à 9 millions d’euros, selon les calculs du Financial Times.
Toujours d’après le quotidien, les quatre dirigeants se seraient procuré à partir de ce moment les obligations concernées avant même que Gazprom n’annonce lesquelles seraient éligibles à l’échange. «Il aurait été impossible de réaliser ces transactions aussi rapidement sans savoir à l’avance quelles obligations seraient échangées», confie une source au quotidien britannique. En interne, certains employés évoquent un possible délit d’initiés.
«La CSSF était aveugle»
«Ces révélations mettent en lumière la réglementation financière laxiste du Luxembourg», écrit encore le Financial Times. Car le Grand-Duché est en plein cœur de l’affaire. Gazprombank Luxembourg constituait le principal canal par lequel les pays européens réglaient leurs paiements à Gazprom. «Cela ressemble fort à un contournement», estime un responsable européen cité par le quotidien britannique, qui estime même qu’une enquête pénale devrait être ouverte au Luxembourg.
Alertée par un signalement, la CSSF a inspecté la banque en mars 2023. L’autorité de régulation a relevé qu’elle avait enfreint ses propres règles en autorisant l’ouverture de comptes personnels et que les quatre administrateurs, pourtant jugés «à haut risque», n’avaient fait l’objet d’aucune vérification. Pourtant, elle n’a constaté aucune autre infraction ni prononcé la moindre amende. «La CSSF était aveugle», déplore une source proche du dossier. Interrogée par le Financial Times, l’autorité a invoqué le secret professionnel.
Gazprombank Luxembourg, de son côté, conteste tout manquement et affirme avoir «strictement» respecté les législations luxembourgeoise et européenne. Les quatre dirigeants ont depuis quitté la banque : deux d’entre eux dirigent aujourd’hui la société d’investissement B&B Capital Partners, au Luxembourg.