Le philosophe belge Raoul Vaneigem, décédé cette semaine à 92 ans, fut, aux côtés de Guy Debord l’une des figures du situationnisme, ce mouvement de contestation radicale du capitalisme et de la «société du spectacle», inspirateur de Mai-68.
Paru en 1967, son Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations était l’un des bréviaires des étudiants de 68 à Paris, un éloge de l’émancipation individuelle contre le consumérisme triomphant.
«Vividement, pour soi, dans le plaisir sans fin et la conscience que ce qui vaut radicalement pour soi vaut pour tous. Et par-dessus tout, cette loi : « Agis comme s’il ne devait jamais exister de futur »», écrit-il dans ce manifeste libertaire.
Anarchiste, il participe aux occupations de 1968, mais garde une certaine distance avec les activistes trotskistes et maoïstes, lui qui se méfie de toute forme d’idéologie.
Raoul Vaneigem est né en mars 1934 à Lessines, une petite ville francophone du Hainaut occidental chère à l’avant-garde belge du XXᵉ siècle, car elle est aussi celle du peintre René Magritte et du poète Louis Scutenaire.
Vaneigem y grandit dans un milieu modeste et anticlérical, bercé par la culture ouvrière de son père, syndicaliste cheminot.
Après des études de littérature et de langues anciennes à Bruxelles, il se tourne vers l’enseignement durant une dizaine d’années.
La rencontre avec Guy Debord, à l’été 1961 à Paris, constitue l’un des tournants de sa vie.
Ils seront les figures de «l’internationale situationniste», mouvement révolutionnaire et artistique qui mêle théorie politique et culture du détournement, pour mieux combattre l’aliénation du monde du travail.
Le Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations de Vaneigem paraît d’ailleurs la même année – 1967 – que La Société du spectacle de Debord, où ce dernier décrit le capitalisme comme une accumulation d’apparences et d’images, qui impose la passivité face à la marchandisation du monde.
Vaneigem et Debord, issu lui de la bourgeoisie française, ne viennent pas du même milieu et ne sont pas tout à fait dans la même veine.
Plus lyrique, lecteur de Lautréamont et Nietzsche, Vaneigem réclame une révolution de la vie quotidienne par la poésie et la joie, afin de passer de la survie à la «vraie vie».
Droit au bonheur
«Il est vraiment inspiré par le surréalisme originel d’André Breton des années 1920», avec une «volonté de le dépasser en le transposant dans un autre contexte, dans la société de consommation des Trente Glorieuses», explique l’universitaire Pierre Taminiaux.
Vaneigem publiera d’ailleurs une Histoire désinvolte du surréalisme.
Spécialiste des hérétiques au Moyen Âge, rabelaisien, Raoul Vaneigem n’aime pas les étiquettes. Il quitte l’internationale situationniste en 1970, sur fond de conflit avec Debord qu’il ne reverra plus.
Le philosophe belge poursuit une œuvre d’une cinquantaine d’ouvrages, entre essais politiques sur l’autogestion et étude historique de la résistance au christianisme des mouvements hérétiques.
Décrit parfois comme timide, c’est un amoureux de la nature, du vin et des femmes.
À l’écart des médias traditionnels et du milieu intellectuel parisien, il vivra retiré dans la campagne française, dans l’Yonne, ainsi que dans un petit appartement devant la Méditerranée sur la côte catalane, près de Barcelone.
Avec son allure bonhomme, c’était un «beau vieillard», une «personnalité solaire et fidèle à son œuvre dans sa manière d’être, dégageant de la sérénité et de la joie», raconte l’essayiste Adeline Baldacchino, qui l’avait rencontré après lui avoir consacré un ouvrage.
Aux «ravages» des «gens de pouvoir», ce père de quatre enfants oppose la créativité des villages et des quartiers, la résistance locale face aux puissants.
Il soutiendra la révolte du sous-commandant Marcos dans la région mexicaine du Chiapas au milieu des années 1990 ou le mouvement des «gilets jaunes» en France en 2018 et 2019.
«La démocratie est dans la rue, non dans les urnes», disait-il dans un rare entretien accordé au journal Le Monde, en 2019.
«Je mise sur l’expansion du droit au bonheur, je mise sur un « pacifisme insurrectionnel » qui ferait de la vie une arme absolue, une arme qui ne tue pas».