Le Mudam célèbre les artistes japonaises et leurs travaux, que trop peu connus, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’au tournant du XXIe siècle. Une réhabilitation et un regard neuf qui mettent les formes, avec quelque 120 œuvres réunies.
Une fois n’est pas coutume, la nouvelle exposition du Mudam suscite des discussions bien avant son vernissage. Les premières illustrations apparues sur les réseaux sociaux montraient de la photographie et de la peinture (disciplines plus expressives qui plaisent au public), et défendaient un sujet dans l’air du temps, sur un fond rose engageant : ces femmes artistes souvent négligées de l’Histoire de l’art. Celles-ci viennent du Japon et n’évitent pas la désaffection, en dehors de cas rares comme celui de Yoko Ono. Un enthousiasme qui, sans le vouloir, profite aussi d’un timing à la tragique circonstance : le décès, mi-août, de Yayoi Kusama, 97 ans, avant-gardiste parmi les plus cotés au XXIe siècle, connue et appréciée comme la «reine des pois».

(Photo : mitsuko tabe)
Partant de là, le musée prend le contre-pied, évite les références faciles et propose de combler les oublis des pensées dominantes façonnées par le patriarcat et irrémédiablement centrées sur l’Occident, à travers une relecture qui brise une idée reçue : celle qui dit que le Japon est un pays autocentré d’où rien ne dépasse. La trajectoire transnationale des artistes présentées au Mudam, à travers plus de cinquante ans de création, prouvent tout le contraire, avec des réseaux qui passent par l’Europe, l’Amérique du Sud et les États-Unis. Mieux : leur ton transgressif, leur art aux formes multiples et leur approche militante les imposent comme des pionnières, aux apports décisifs donc, qui ont clairement leur place dans les expressions artistiques du siècle dernier.
Dans la foulée de «Radical Software»
Florence Ostende, ancienne du Mudam et désormais active à Bilbao, au Guggenheim, déroule en sa qualité de commissaire (en collaboration avec Yurika Imaseki et Anaël Daoud) : «L’idée était d’abord de faire le pont entre le moderne et le contemporain, que l’on compartimente toujours. Ces artistes permettent cette traversée linéaire par leur radicalité élémentaire comme la manière dont elles se projettent dans le futur». Elle enchaîne : «On voulait également rectifier le tir en montrant et en donnant la voix à celles marginalisées» par l’Histoire, citant au passage l’exposition «Radical Software», au Mudam en 2024, aux intentions similaires.
Ensemble, elles constituent une sorte de métaphore de notre temps
Enfin, «il y avait cette volonté de privilégier une vision globale, basée sur le mouvement, le déplacement», loin de l’image d’un Japon «fermé sur lui-même», et plus proche de celle d’un musée qui «traverse les frontières». Évidemment, cette généreuse mise en lumière (39 artistes pour 120 œuvres, dont nombreuses jamais montrées en dehors du Japon) exige des prérequis : une vaste documentation (comme en témoigne à l’étage l‘accumulation d’ouvrages dédiés) et des partenaires-prêteurs de poids (le MoMA de New York, la Tate de Londres, le musée national d’Art moderne de Tokyo…). Au bout, trois ans de recherches et de négociations, avec des crève-cœurs en cours de route : «Il a fallu être très sélectif, et c’est toujours difficile de choisir!», reconnaît-t-elle.
Une grande diversité de techniques
D’autant plus vrai qu’il a fallu jongler avec une autre contrainte : celle d’inscrire ce témoignage dans le temps, avec des répliques qui seront visibles, plus tard et jusqu’en 2028, du côté de Munich (au Lenbachhaus) et de Bilbao. Une publication, toute aussi abondante (320 pages) et déjà sortie, suit la même démarche qui prend racine autour d’un terme : «Kaihō», signifiant «libération» ou «s’affranchir». Concrètement, cet étonnant rapprochement entre le Japon et le Luxembourg prend les airs d’une grande réunion hétéroclite, décomposée en cinq chapitres qui débute sur la déroute de la guerre du Pacifique et les traumatismes causés par les deux bombes balancées sur les villes d’Hiroshima et de Nagasaki.

(Photo : hideko fukushima)
Logique de découvrir alors en préambule l’un des chefs-d’œuvre de cette réunion : The Hiroshima Panels (II) : Fire (1950), de Toshi et Iri Maruki, témoins de la catastrophe atomique qu’ils relatent dans cette œuvre aux coups de pinceau nerveux et aux corps engloutis par les flammes. Après cette entrée en matière saisissante, l’exposition, par la suite, clame plusieurs choses : que ces artistes japonaises ne font pas dans l’économie de moyens, usant d’une «grande diversité de techniques» qui va de la céramique à la vidéo en passant par le tissu, le dessin, la peinture, la photo et les installions. Et que leurs propos et gestes restent d’une actualité brûlante.
Les injonctions de Yoko Ono
«Ensemble, elles constituent une sorte de métaphore de notre temps, dit Florence Ostende. Jamais notre société n’a autant parlé de la guerre à nos portes», quand il n’est pas question d’identité, de technologie ou d’écologie, autres thèmes porteurs et actuels. Deux figures correspondent bien à cette diversité dans la forme et le fond : d’abord Sayako Kishimoto, une artiste «totale» et «marginale» qui a bouleversée la commissaire avec sa fresque pop et fantaisiste, soutenue par deux tableaux et une vidéo sur laquelle elle déroule, pour de vrai, son discours en vue d’élections à venir. Le programme est alléchant : retourner la pyramide de décisions et imaginer «un nouvel ordre mondial». Puis Yayoi Kusama, incontournable au point d’être déclinée six fois au Mudam, sans le moindre pois mais avec une magnifique conclusion : son Infinity Room (2000) troublant les repères, jusque-là visible au musée des Beaux-Arts de Nancy.

(Photo : kimiyo mishima)
Des toiles géométriques d’Atsuko Tanaka à l’approche écologique de Seiko Mikami, des clichés documentaires de Mao Ishikawa qui évoquent l’occupation américaine à travers ces GI afro-américains stationnés à Okinawa, à la sculpture de Kazuko Miyamoto aux fils aussi fins que ceux d’une toile d’araignée, le tout accompagné des régulières injonctions murales de Yoko Ono, «Kaihō» saute des stéréotypes culturels liés à la femme japonaise à la cause environnementale, avec une petite halte, plus ludique et participative, dans le Grand Hall du Mudam en compagnie notamment de Takato Saito, proche du mouvement Fluxus. On y retrouve aussi la veuve de John Lennon qui propose au public de recoller une tasse en porcelaine, un peu comme s’il «réparait la planète». À sa manière, avec cette riche exposition, le Mudam a déjà apporté les premiers morceaux.
«Kaihō : Japanese Women Artists after 1945»
Jusqu’au 14 février 2027.
Mudam – Luxembourg.