Croyez-vous en ce que vous voyez? Pour Leandro Erlich, la question fait sens. Avec lui, d’une œuvre à l’autre, les perspectives se déplacent, les architectures se dérèglent et la réalité se transforme. Découverte.
Escalader la façade d’un immeuble ou déambuler à travers une cage d’escalier horizontale… Au Grand Palais, à Paris, les œuvres de l’artiste argentin Leandro Erlich trompent l’œil et interrogent notre perception de la réalité. Après Buenos Aires, Tokyo, Miami, Milan et Helsinki, cette rétrospective est présentée pour la première fois en France. Une quinzaine d’œuvres monumentales, dont des ascenseurs aux multiples miroirs et un pan de mur suspendu dans le vide avec une échelle, immergent les visiteurs dans un parcours dont ils deviennent les acteurs.
À la croisée de l’installation, de la sculpture et de l’architecture, ses œuvres immersives, conçues à l’échelle humaine, explorent les mécanismes de la perception et prennent la forme de dispositifs activés par la public. En circulant et en observant, chacun participe donc à la démonstration. «Il est très important pour moi d’impliquer le spectateur dans une expérience. Celle-ci fait que l’œuvre se transforme chaque fois que quelqu’un y participe», explique Leandro Erlich.
Buenos Aires voit double
«C’est comme si c’était un tableau qui changeait en permanence et où le spectateur joue ce double rôle», poursuit-il. «Ce qui m’a profondément marqué dans son travail se résume en une phrase : est-ce que l’on ne croit que ce que l’on voit ou est-ce que l’on ne voit que ce que l’on croit?», dit Fabrice Bousteau, le commissaire de l’exposition. «C’est plus que jamais une des phrases majeures de notre époque, compte tenu de l’intelligence artificielle et des réseaux sociaux», ajoute-t-il.
Est-ce que l’on ne croit que ce que l’on voit ou est-ce que l’on ne voit que ce que l’on croit?
Né à Buenos Aires en 1973, l’artiste se fait connaître à partir de 1994 avec son projet de créer un double de l’obélisque de la capitale argentine dans le quartier populaire de La Boca. Une partie de l’exposition documente d’ailleurs l’ensemble des œuvres de l’artiste, dont cet obélisque, qui ne verra le jour que sous la forme de maquette. Sa technique? S’appuyer sur des procédés empruntés à la prestidigitation et au trompe-l’œil : miroirs, faux-semblants, jeux d’échelle… À partir d’éléments du quotidien, il crée des situations qui troublent les repères et transforment la relation à l’espace.
Une piscine qui ne mouille pas
Conçues spécialement pour cette rétrospective, plusieurs installations jouent sur l’inversion du point de vue. Ainsi, ce qui s’observe de l’extérieur se transforme une fois à l’intérieur. Les perspectives se déplacent, les repères vacillent. Bateaux en lévitation, nuages en apesanteur, architectures modernistes transformées en labyrinthes infinis… Chaque installation crée un court-circuit perceptif : d’abord familière, puis inexplicable. Le spectateur en vient alors à douter de ses sens, pris dans une expérience surprenante, ludique et profondément poétique.

(Photo : kioku keizo – mori art museum)
Artiste de renommée internationale, Leandro Erlich a séjourné en France au début des années 2000 : «Celles-ci ont été importantes parce qu’elles m’ont permis de développer de nombreuses idées dans le cadre de festivals». C’est d’ailleurs à la Biennale de Venise en 2001 qu’il se taille une renommée avec Swimming Pool, bassin vide qui, grâce à une vitre nappée de quelques centimètres d’eau, permet au public de pénétrer «sous l’eau» sans avoir à retenir sa respiration. «La réalité et la perception sont inséparables, conclut l’artiste. Je trouve intéressant que l’essentiel de ce que l’on nomme la réalité est en fait quelque chose que la société a construit.» Mais aux mots, préférons les actes : pour comprendre Leandro Erlich, mieux vaut vivre l’expérience!
Jusqu‘au 6 septembre.
Grand Palais – Paris.