De Libreville au Met Gala, la peintre Naïla Opiangah connait une ascension fulgurante. Découverte d’une artiste qui se voit comme une défenseure de «l’art noir».
À 31 ans, la Gabonaise Naïla Opiangah, figure montante de la peinture, a propulsé ses silhouettes de femmes noires nues jusqu’au Met Gala et plaide pour une meilleure reconnaissance du rôle des artistes dans le développement du continent africain. Dans son atelier en bord de mer à Accra au Ghana, où elle vit lorsqu’elle n’est pas à New York, son autre port d’attache, la Librevilloise d’origine peaufine une toile à coups de pastels secs.
Entre figuration et abstraction, ses œuvres représentent des femmes noires nues et sans visage, aux teints brun, vert et bleu. Un travail «personnel, politique et spirituel», décrit-elle. Aborder la nudité féminine est un acte «plutôt rebelle compte tenu de mes origines, de la façon dont j’ai été élevée, des personnes que je représente et de la communauté à laquelle j’appartiens», explique-t-elle encore.
«Je me demandais : « Pourquoi j’ai honte? Pourquoi j’ai évolué dans un système où je dois cacher ma nudité? Pourquoi ne pas simplement regarder le corps pour ce qu’il est? »» Et ce «questionnement philosophique» est devenu «une obsession». «La relation qu’on a avec le corps nu aujourd’hui est un héritage de la colonisation», assure-t-elle en référence aux normes de pudeur imposées par les colons européens sur les sociétés africaines précoloniales et à la sexualisation des corps induits par les imaginaires coloniaux.
L’expérience «traumatisante» à New York
«Avant qu’on nous impose de nous couvrir, c’était impossible que le rapport au corps soit autant sexualisé», estime-t-elle. «Je ne vais pas changer le monde, mais j’ai choisi de décoloniser mon malaise à travers mes dessins», raconte la peintre autodidacte, dont les toiles se vendent jusqu’à 13 000 dollars. Née au Gabon de parents camerounais et gabonais, Naïla Opiangah quitte son pays à 18 ans pour Chicago, où elle étudie l’architecture.
Je ne vais pas changer le monde, mais j’ai choisi de décoloniser mon malaise à travers mes dessins
Diplômée, elle rejoint à New York l’agence du Ghanéo-Britannique David Adjaye, figure majeure de l’architecture contemporaine. Une expérience qu’elle qualifiera de «traumatisante» – l’architecte a fait l’objet d’accusations de harcèlement sexuel, d’agression sexuelle et de management toxique révélées par le journal Financial Times en 2023. Pour s’évader, elle trouve refuge dans la communauté d’artistes, collectionneurs et mécènes ARTNOIR, dédiée à la promotion de l’art noir, africain et diasporique.
C’est là que naît sa carrière de peintre, encouragée par ses pairs et plusieurs figures influentes du monde de l’art à persévérer dans une pratique qui n’était pour elle qu’un passe-temps. Mais c’est sa rencontre avec le peintre ghanéen Amoako Boafo, connu pour avoir vendu une toile à 1,14 million de dollars, qui consacre son statut d’artiste. «Mon plus gros privilège est d’avoir trouver ce mentor. C’est quelqu’un qui n’a jamais gardé la lumière pour lui-même», affirme-t-elle.
Chance the Rapper, Zendaya et les autres
Très vite, elle attire l’attention de collectionneurs et de célébrités : parmi eux, Law Roach, styliste-star d’Hollywood qui a porté un tailleur dont la veste était peinte par ses soins au Met Gala en mai dernier à New York, ou la superstar Zendaya. Engagée, la jeune Gabonaise n’hésite pas à défendre ses convictions. Lorsque Chance the Rapper souhaite acquérir l’une de ses œuvres, elle refuse d’abord de la lui vendre tant qu’il ne s’engage pas davantage dans la collection d’art.
«Être collectionneur, c’est être ambassadeur de notre présence sur terre. C’est un privilège et une responsabilité», estime-t-elle, convaincue que davantage de personnes noires doivent contribuer à préserver et raconter leurs propres récits. Son argumentaire finit par convaincre le rappeur et débouche sur une collaboration entre musique et peinture au musée d’Art contemporain de Chicago.

Photo : afp
Naïla Opiangah est consciente d’être un «exemple». «J’ai ce que j’ai parce que j’ai arraché les opportunités. En tant qu’Africaine, la confiance en soi est une denrée rare», dit-elle. Selon elle, quitter son pays était indispensable à sa réussite : «Au Gabon, on n’a pas d’opportunités, même la plus basique, pour célébrer les artistes. L’art est vu comme sans intérêt», regrette-t-elle.
Mais sa vie aux États-Unis lui a «permis de voir qu’il était possible d’exister complètement». Une perspective peu répandue, selon elle, dans des sociétés où «on évolue dans des siphons qui aspirent les passions» et où «tout le monde survit tellement qu’on ne sait plus comment vivre». À l’avenir, Naïla Opiangah souhaite participer à faire des capitales africaines «des piliers du monde de l’art». Car «lorsqu’on parle du développement de l’Afrique, la question est aussi de savoir comment on préserve qui on est», insiste-t-elle.