Accueil | Culture | [Magazine] À Strasbourg, du théâtre surtitré pour nouveaux publics

[Magazine] À Strasbourg, du théâtre surtitré pour nouveaux publics


(Photo : théâtre national de strasbourg)

Pachto, roumain, dari, turc, farsi… Au Théâtre national de Strasbourg, des spectacles sont surtitrés cette saison dans une quinzaine de langues, une offre inédite destinée à toucher un public le plus large possible.

«Bienvenue au Théâtre national de Strasbourg!» Avant d’assister à la représentation d’En attendant Oum Kalthoum, une pièce de la jeune dramaturge française d’origine turque Hatice Özer inspirée par les deux concerts mythiques de la cantatrice égyptienne à l’Olympia en 1967, le public est accueilli au micro dans trois langues : arabe, turc et français. Une fois la pièce lancée, les comédiens se donnent la réplique en français tandis que sur un écran les dialogues défilent en turc et en arabe pour permettre aux non francophones de ne rien rater. Dans la salle comble, quelque 530 spectateurs, parmi lesquels des collégiens venus avec leurs mères, des réfugiés en insertion professionnelle apprenant le français ou encore des spectateurs individuels qui découvrent le dispositif.

Claire Helfter, d’origine libanaise, salue cette initiative : «Ça apporte une ouverture aux autres langues.» «Pour une personne qui ne comprend pas le français, c’est très bien», approuve Elif Kazanci, d’origine turque. Elle raconte avoir jeté un œil aux surtitres «quelquefois» pendant la représentation pour connaître la traduction de certains mots. Chaque soir de spectacle, des interprètes sont présents pour accueillir les spectateurs, qui peuvent emporter un programme traduit dans leur langue.

C’est en travaillant sur sa pièce Valentina, portant sur une fillette accompagnant sa mère roumaine malade en France, que la directrice du Théâtre national de Strasbourg (TNS), Caroline Guiela Nguyen, a constaté que des personnes pouvaient être privées de leurs droits faute d’interprète. «Moi-même étant directrice d’un établissement public, je me suis dit : « Qu’est-ce que je fais, moi, concrètement? »», raconte celle qui dirige en France le seul théâtre national hors de Paris. Une idée a germé : «Essayer de cibler quelles étaient les langues les plus parlées sur le territoire, et proposer un surtitrage pour que des personnes puissent accéder au spectacle.»

La langue, c’est réellement ce qui nous permet d’atteindre l’autre

Elle s’est appuyée sur l’association Migrations santé Alsace, dont les interprètes ont assuré la traduction des textes de sept œuvres, classiques comme contemporaines. Andromaque, de Racine, a ainsi été surtitré en dari, pachto et grec, tandis que Prendre soin, nouvelle création du Britannique Alexander Zeldin au TNS, a été proposé en arabe, géorgien et anglais. Valentina, la pièce de Caroline Guiela Nguyen, a notamment été surtitrée en roumain et en ukrainien, et la prochaine pièce du programme, Dora et Franz, sauver le jour, de Caroline Arrouas, sera traduite en yiddish, en albanais et… en alsacien. Cette pièce, qui retrace l’histoire d’amour entre Franz Kafka et Dora Diamant, sera également la dernière de la saison pour le programme «Des spectacles dans ta langue».

Depuis le début de la saison, ce dispositif inédit, soutenu par la fondation du Crédit Mutuel Alliance fédérale, a attiré environ 350 spectateurs non francophones. Reste à le faire connaître pour que les communautés concernées s’en emparent. «Avec les interprètes, on travaille à répertorier les lieux de vie, de culte, les restaurants, les commerces…», explique Antoine Vieillard, secrétaire général du TNS.

Pour promouvoir début mars les représentations surtitrées en farsi de KO Brouillard, de Maxence Vandevelde, des équipes du TNS ont déposé des prospectus dans des épiceries et restaurants iraniens, s’éloignant de leurs canaux de communication habituels. «C’est vraiment un dispositif inédit», souligne Antoine Vieillard, remarquant que la question des spectateurs non francophones était jusque là «complètement absente du travail de relation avec les publics, sauf lorsqu’une pièce internationale était proposée». «Une famille avec qui j’ai discuté me disait que c’était une fierté de voir leur langue affichée comme ça, en grand, à l’intérieur d’un théâtre», témoigne Fatiha Benamar, qui a réalisé des traductions en arabe et accueilli des spectateurs. Pour des Ukrainiens qui ont vu la pièce Valentina surtitrée dans leur langue, «ça a été une grande émotion, dans un contexte difficile», ajoute-t-elle.

Pour la prochaine saison, le TNS souhaite réduire le nombre de langues mais proposer plusieurs spectacles surtitrés pour chaque langue, «ce qui permettra de faire vraiment des parcours de spectateurs», explique Caroline Guiela Nguyen. Elle aimerait aussi «exporter» l’outil de surtitrage imaginé pour les spectacles du TNS afin qu’il puisse être proposé partout en France et en Europe dans le cadre de leur tournée. Pour la directrice, «la langue, c’est réellement ce qui nous permet d’atteindre l’autre».

Newsletter du Quotidien

Inscrivez-vous à notre newsletter et recevez tous les jours notre sélection de l'actualité.

En cliquant sur "Je m'inscris" vous acceptez de recevoir les newsletters du Quotidien ainsi que les conditions d'utilisation et la politique de protection des données personnelles conformément au RGPD.