De l'ombre du placard aux projecteurs des festivals, les romances entre hommes ont parcouru un long chemin au cinéma. Réalisé par le Sud-Africain Oliver Hermanus, The History of Sound vient nous le rappeler.
Romances interdites
Longtemps, le cinéma a relégué l'amour homosexuel masculin dans le non-dit ou dans le drame. À Hollywood, le code Hays impose en effet dès 1934 un puritanisme strict : l'homosexualité n'y est tolérée qu'à demi-mot et jamais de façon positive. Jusqu'aux années 1960, les rares rôles homosexuels sont cantonnés aux caricatures efféminées ou aux «déviants» punis par un sort tragique – seuls quelques films européens ou indépendants brisent ce schéma. Et puis, dans les «sixties», la révolution sexuelle passe par là, mais le cinéma populaire reste frileux sur l'homosexualité. Il faut attendre la fin de la censure et l'apparition de quelques auteurs pour voir poindre à l'écran des romances masculines, souvent voilées.
Ainsi, en 1968, en Italie, Teorema (Pier Paolo Pasolini) choque : cette histoire allégorique où un étranger angélique séduit chaque membre d'une famille bourgeoise – y compris le fils – vaut à son réalisateur un procès pour «obscénité».
Le film est même interdit, jugé contraire à toute valeur morale, sociale ou familiale, avant d'être finalement reconnu pour sa dimension artistique subversive. Au Royaume-Uni, Sebastiane (Derek Jarman, 1976), évocation sensuelle du désir entre soldats romains tournée en latin, doit ruser pour échapper aux ciseaux des censeurs – Jarman dissimule même une érection à l'écran pour tromper la commission.
Quant à la comédie, elle joue un rôle de cheval de Troie. La Cage aux folles (Édouard Molinaro, 1978), où un couple gay feint la normalité devant des beaux-parents conservateurs, s'invite dans le cinéma grand public. Cette farce montre qu'à la fin des années 1970, l’amour entre hommes peut occuper la scène, même si là c'est pour appuyer sur les clichés.
De la gestuelle aux intonations, même si c'est théâtral, le film ne fait clairement pas dans la dentelle. Malgré ces percées isolées, les romances gays à l'écran restent synonymes de controverse ou de tragédie imposée. Mais les graines de la révolution queer sont semées. À la faveur des émeutes de Stonewall et de la libération sexuelle, une nouvelle vague de cinéastes s'apprête à faire sortir ces amours de l'ombre, disons sinon du «placard».
Cinéma transgressif
La crise du sida dans les années 1980 relance les stéréotypes mortifères à Hollywood, où les personnages gays redeviennent souvent victimes ou parias. En réaction, un cinéma d'avant-garde émerge dans le circuit indépendant. En 1992, la critique B. Ruby Rich le baptise «New Queer Cinema», caractérisant ces films par des héros non hétéros, des scènes de sexe crues et un rejet provocateur de l'ordre «normé».
En Europe, des réalisateurs comme Rainer Werner Fassbinder et le précité Derek Jarman posent les jalons de ce cinéma radical. Même s'il est sorti à titre posthume, Querelle (Fassbinder, 1982), huis clos homo-érotique empli de marins moites et adapté de Jean Genet, se révèle frontal. Et puis il faut voir l'affiche originel avec Brad Davis appuyé sur un phallus en forme de colonne – ou l'inverse.
Outre-Atlantique, John Waters cultivait déjà un cinéma trash et provocateur (Pink Flamingos en 1972, avec sa flamboyante drag-queen Divine) qui tournait la bienséance en dérision. Dans la foulée, la nouvelle vague queer des années 1990 embrasse l'anarchie et le désir sans complexe. Gregg Araki illustre cette rage avec The Living End (1992), road movie de deux amants séropositifs en cavale.
Le Canadien Bruce LaBruce, figure du queercore, multiplie pour sa part les provocations afin de dynamiter un public qu'il juge trop conformiste. Il déplore ainsi l'attitude «assimilationniste» d'une partie de la culture gay, et revendique une expression transgressive affranchie de toute censure, fût-elle communautaire, à l'instar, dans le rock, d'une Jayne County.
En Espagne, Pedro Almodóvar propose en 1987 La ley del deseo, premier film post-Franco centré sur une romance gay passionnelle. Aux États-Unis, Gus Van Sant apporte une note poétique à cette rébellion avec My Own Private Idaho (1991), l'odyssée mélancolique de deux prostitués dont l'amitié amoureuse prouve qu'une histoire queer peut émouvoir bien au-delà d'un cercle, d'une marge.
Ces films sont d'abord cantonnés aux circuits alternatifs, mais leur influence imprègne peu à peu la culture sans obligatoirement lui ajouter le préfixe «contre». Parallèlement, Hollywood entrouvre sa porte : The Birdcage (Mike Nichols, 1996) remake de La Cage aux folles, triomphe en jouant là encore des stéréotypes sur le ton de la farce, comme son modèle, et puis des séries télévisées (Ellen, Will & Grace) habituent le grand public à des personnages gays. C'est bien l'irrévérence du cinéma queer indépendant qui a préparé le terrain.
De la marge aux Oscars
En 2005, Brokeback Mountain (Ang Lee) marque un tournant. Ce drame de cowboys amoureux remporte un succès mondial et montre que même un western peut cacher une histoire d'amour entre hommes.
Le film est d'abord étiqueté «film de cowboys gays», alors même que ses héros bisexuels racontent la fluidité du désir. Quelques années plus tôt, plusieurs stars hollywoodiennes avaient refusé ces rôles par peur de jouer un homosexuel : Gus Van Sant, qui devait en être le réalisateur, révélera que «personne ne voulait le faire» parmi les acteurs qu'il avait approchés. Heath Ledger et Jake Gyllenhaal en sortiront consacrés.
En 2016, Moonlight (Barry Jenkins) devient le premier film à thématique queer sacré «meilleur film» aux Oscars. L'année suivante, Call Me by Your Name (Luca Guadagnino) charme avec son idylle noyée de soleil en Italie. Ces succès critiques et publics s'accompagnent d'une «normalisation» – des romances gays s'épanouissent dans des œuvres de tous genres.
Des films indépendants du monde entier, de Plan B (Marco Berger, 2009) en Argentine à Week-end (Andrew Haigh, 2011) en Angleterre ou Lan Yu (Stanley Kwan, 2001) en Chine rencontrent eux aussi un large écho. Le registre de la comédie romantique s'empare aussi, à son tour, du thème. Love, Simon (Greg Berlanti, 2018) devient ainsi le premier teen movie hollywoodien centré sur un héros gay. Certains critiques le qualifient même d'«homonormé», parce que trop lisse!
Quoi qu'on en pense, son existence aurait été inimaginable auparavant.
En 2023, Red, White & Royal Blue (Matthew López, 2023) applique les codes de la «romcom» à une idylle entre un prince britannique et le fils de la présidente américaine. Oui, même le conte de fées peut se décliner en version gay grand public. La peur de froisser certains marchés (Chine, Russie, Moyen-Orient) incite néanmoins les studios à édulcorer les contenus à l'export.
Parallèlement, de jeunes auteurs queer renouvellent le regard. Le Canadien Xavier Dolan intègre l'homosexualité de façon décomplexée dans ses scénarios, comme pour Matthias & Maxime (2019) sans en faire un «sujet» – le public s'identifie à ces histoires d'amour et d'amitié, peu importe l'orientation sexuelle.
En France, Robin Campillo bouleverse en 2017 avec 120 Battements par minute, film qui mixe chronique d'Act Up et histoire d'amour au cœur des années sida. Et François Ozon sort en 2020 Été 85, romance adolescente entre garçons, un sujet qui aurait jadis été impensable dans un film commercial et se retrouve présenté, là encore, au grand public. Du moins en Occident, les romances gays ont conquis leur place sur les écrans, au point d'y devenir presque familières.
Au-delà de l'Occident
Si les pays occidentaux intègrent de mieux en mieux les romances gays à l'écran, ailleurs, c'est plus laborieux. Dans de nombreux pays, le thème demeure tabou ou confronté – on y revient – à une censure stricte. En Afrique du Sud, le film Les Initiés (John Trengove, 2017), qui dépeint une liaison masculine pendant un rituel initiatique xhosa, a été reclassé «film pornographique» pour en interdire la diffusion en 2018.
En Chine, Lan Yu n'a pu être tourné et diffusé qu'à la marge, sans visa officiel, malgré l'écho favorable qu'il rencontre auprès du public. Dans de nombreux pays du Moyen-Orient ou d'Asie, l'homosexualité à l'écran reste quasiment invisible, ou reléguée à des métaphores. Pourtant, ici ou là, des avancées se profilent : l'Inde a dépénalisé l'homosexualité en 2018 et a vu émerger ses premières comédies romantiques gays peu après.
Cet article est réservé aux abonnés.
Pour profiter pleinement de l'ensemble de ses articles, vous propose de découvrir ses offres d'abonnement.