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Violences conjugales : la difficile prévention avec la jeunesse


De plus en plus de faits de violences sont constatés chez de jeunes couples. Il est donc impératif de sensibiliser davantage les adolescents. (illustration Didier Sylvestre)

«Un combat reste à mener», estime la directrice de Femmes en détresse, alors que des dizaines de jeunes filles ont exprimé, en réaction au drame de Remich, la pression masculine qu’elles subissent.

La parole s’est libérée chez des jeunes Luxembourgeoises, via Facebook, depuis le meurtre de Sarah survenu le 24 juillet à Remich lors d’une dispute conjugale. «Un vrai combat reste à mener», estime la directrice de Femmes en détresse, à propos de cette jeunesse.
Il ne nous appartient pas de préjuger de l’affaire du meurtre de Sarah. Le parquet communique d’ailleurs peu, «car l’enquête va prendre du temps». Tout juste finit-on par nous dire : «Le jeune homme auteur des coups de couteau a été mis en examen.» Ce qui est certain, c’est que l’affaire connaît un retentissement puissant dans la jeune génération. Des jeunes filles (luxembourgeoises, belges ou encore portugaises, par ricochet sur Facebook) ont témoigné des pressions dont elles font parfois l’objet avec un petit ami.

«Une régression de la place des femmes»

Andrée Birnbaum, la directrice de Femmes en détresse (photo Isabella Finzi).

Andrée Birnbaum, la directrice de Femmes en détresse (photo Isabella Finzi).

«Les violences conjugales sont un combat permanent, insiste d’emblée Andrée Birnbaum. On en parle lors des faits divers, mais il faudrait en parler toute l’année.» Andrée Birnbaum n’est malheureusement pas surprise par le discours des jeunes filles. «Mon avis profond sur le sujet est que nous connaissons une régression de la place des femmes dans notre société. On est revenu 20 ans en arrière.»
L’ASBL Femmes en détresse possède un programme spécial destiné aux jeunes filles : «Oxygène». Ce programme comprend notamment un volet prévention, avec des interventions dans les lycées. «Nous avons réalisé des exercices assez significatifs. Par exemple, l’un d’eux consiste à coller des commentaires sur des images. Sur une fille en minijupe, on retrouvait des mots comme « pute », etc., ou des phrases comme « c’est de sa faute s’il lui arrive quelque chose ».»

Des exercices édifiants
Autre exercice, une frise chronologique d’une relation de couple qui se détériore : «Mon petit ami surveille mes correspondances internet», «Mon petit ami ne veut plus que je fréquente certaines copines», «Il ne veut plus que je sorte seule»… «C’est assez fou de voir comment les jeunes filles elles-mêmes intériorisent une domination. On a eu des gommettes « stop » mises très tard dans la frise.» Comme à l’étape suivante : «Le lendemain d’une sortie, il veut savoir en détail ce que tu as fait et qui était présent. Tu lui racontes tout, mais il ne te fait pas confiance.» La plupart des gommettes ont été posées à un degré moindre, mais tout de même : «Tu remarques qu’il n’aime pas que tu fasses quelque chose sans lui le soir, par exemple, en sortant avec des copines. Il est de mauvaise humeur.» Déjà comme ça, à 17 ans?
«Cette prévention est une étape fondamentale, précise Andrée Birnbaum, puisque le terreau de la violence dans le couple, notamment plus tard, si on emménage ensemble, repose sur l’intégration d’une domination et d’un rapport de force inégal.» Or la directrice de Femmes en détresse s’étonne de voir certaines lycéennes «presque un peu fières d’avoir un petit ami jaloux et très possessif… « s’il est jaloux, c’est qu’il m’aime, non? »».
Les réseaux sociaux ont multiplié certaines formes de domination. «Nous tenons des permanences d’écoute où certaines filles sont complètement surveillées par leur petit ami, via Facebook. Leur copain leur demande les codes du compte, va fouiller dans leur intimité… Avec Facebook, on accepte indirectement le fait d’être observé au départ (NDLR : sur le mode Big Brother), donc ça marche.»

Un demi-poste pour faire de la prévention !
Avec la partie prévention du programme «Oxygène», l’ASBL a pu visiter 24 classes en 2017. On fait remarquer que c’est peu, pour l’association numéro un de la défense des femmes au Luxembourg, à ce titre largement subventionnée par l’État. «Oui, lâche la directrice sans détour. C’est un demi-poste qui s’en occupe, si vous voulez tout savoir. Femmes en détresse assume quatorze branches d’action, avec la gestion des foyers d’hébergement, l’écoute téléphonique, le suivi psychologique, le suivi des expulsions de domicile, etc. On sait que le gouvernement nous aide beaucoup, mais, oui, il faudrait faire encore plus en vrai.»

Hubert Gamelon

 

Elles se sentent abandonnées

Le Quotidien a reçu quelques témoignages de femmes battues, de tous les âges, à la suite d’un premier article. Certaines se plaignent de ne pas trouver d’aide. «C’est un thème qui dérange, nous écrit Ana. Il y a tellement de femmes sous emprise qui ont besoin d’aide, mais au Luxembourg il est très difficile de trouver de l’aide.»
Une juriste du ministère de l’Égalité des chances, Isabelle Schroeder, nous explique : «Les dispositifs sont nombreux. Nous avons d’ailleurs un « Comité de coopération Violence » qui regroupe police, parquet, ministère et associations d’aide aux victimes.» Elle concède en outre que la prise en charge des victimes est un travail complexe, car les hommes «volent la vie des femmes qu’ils battent, l’emprise psychologique est énorme».

L’expulsion, une mesure ferme

Lors d'une expulsion administrative d'urgence, la police contacte directement le parquet pour agir (illustration : Didier Sylvestre)

Lors d’une expulsion administrative d’urgence, la police contacte directement le parquet pour agir (illustration : Didier Sylvestre)

Du côté de Femmes en détresse, on explique que les procédures comme un divorce peuvent prendre du temps, mais «pas les procédures d’urgence en cas de violence. Ça s’appelle une expulsion administrative : la femme (ou des voisins…) appelle la police, qui vient sur place et fait un rapport (en direct par téléphone) au procureur. Par un simple coup de fil, le procureur peut décider de l’expulsion du mari violent.»
Le mari est alors exfiltré sur-le-champ du domicile pour quatorze jours, puis jusqu’à trois mois éventuellement. «Une expulsion, c’est un individu qui part avec son sac, poursuit Andrée Birnbaum. Il n’a d’ailleurs pas le droit d’entrer en contact avec la victime pendant le temps donné.» Encore une fois, le problème est que peu de femmes appellent la police, pour des questions de dépendance financière, de honte, d’amour aveugle.
Une maman nous raconte, photos insoutenables à l’appui, qu’elle a vécu l’enfer jusqu’à ce que son mari la fasse tomber dans le coma, l’an dernier. «Aujourd’hui je suis avec ma petite fille, l’amour de ma vie, qui me donne la force pour vivre chaque jour», conclut-elle. Où l’on comprend des blessures pour l’éternité.

Un sujet pour les législatives

Les élections législatives auront lieu en octobre (photo Hervé Montaigu).

Les élections législatives auront lieu en octobre (photo Hervé Montaigu).

Un problème sociétal : 90 % des expulsions temporaires de domicile en 2017 ont concerné un homme violent. C’est donc bien d’une violence orientée contre les femmes qu’il s’agit.
Un seuil incompressible? Un total de 217 expulsions de domicile ont eu lieu en 2017 (dont 44 récidives…), pour une moyenne de 283 ces dix dernières années. C’est mieux, dans le sens où la population a fortement augmenté en dix ans. Mais ça ne sera jamais assez, «dans le sens où ces statistiques ne concernent que les femmes qui ont osé appeler la police, précise Andrée Birnbaum. Alors que la grande majorité se tait et qu’une autre minorité choisit d’abord de faire un travail (psy, défense, etc.) avec les associations.»
Un manque de moyens : les structures d’hébergement de femmes battues sont sous-dimensionnées. «Même dans l’accueil d’urgence», précise l’ASBL Femmes en détresse. Les moyens consacrés à la prévention de la jeunesse sont trop faibles.
De bonnes idées à poursuivre : un numéro d’urgence unique concernant les violences doit prochainement être mis en place par le gouvernement. De même, le dispositif de conservation des preuves médicales de violence (Umedo) devrait permettre de mieux mettre la pression sur les hommes violents.

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