Faute de méthode fiable pour compter les personnes en séjour irrégulier, le gouvernement admet ne pas pouvoir en mesurer l’ampleur. Seul le travail illégal, dominé par l’Horeca, est documenté.
Combien de personnes vivent aujourd’hui au Luxembourg sans autorisation de séjour? La question, posée par le député Mars Di Bartolomeo, se heurte d’emblée à un aveu : personne ne le sait et l’État assume de ne pas pouvoir le dire. La réponse, signée de Luc Frieden et de plusieurs de ses ministres, est sans détour : «Il n’existe pas de méthode fiable, et donc responsable, pour estimer le nombre de personnes en séjour irrégulier au Luxembourg».
La raison tient à la nature même du phénomène. Par définition, rappelle le Premier ministre, les personnes concernées «ne sont pas enregistrées par les administrations étatiques» et n’apparaissent donc pas dans les systèmes de données. La Direction générale de l’immigration ne connaît que les décisions de retour et les retours effectivement exécutés, mais pas ceux qui quittent le pays sans prévenir. Aucun inventaire consolidé n’est donc possible et aucune étude scientifique n’a été pour l’heure commandée, à la différence de ce qui se pratique en Suisse.
Là où l’État dispose en revanche de chiffres précis, c’est sur le travail illégal. Entre 2021 et 2025, l’Inspection du travail et des mines (ITM) a mené plus de 72 000 contrôles, qui ont abouti à 490 constats d’emploi de ressortissants de pays tiers en situation irrégulière, 567 amendes pour un montant total de 4,62 millions d’euros et 55 procès-verbaux transmis au parquet. Le durcissement est net : depuis la loi du 7 août 2023, l’amende administrative par travailleur concerné est passée de 2 500 à 10 000 euros.
Pas de chasse aux enfants
Un secteur domine très largement ce paysage : l’Horeca. À lui seul, il concentre 402 des 785 travailleurs détectés sur la période, soit 51,2 %. Une part qui n’a cessé de progresser, de 38,5 % en 2021 à 65,1 % en 2025. Suivent, loin derrière, la construction (132 personnes), puis les services administratifs et de soutien, dont les entreprises de ménage et d’intérim font partie, et, enfin, le commerce et l’agriculture.
Derrière ces contrôles se dessinent des situations d’exploitation, souligne la réponse ministérielle. Les constats de terrain révèlent régulièrement, au-delà de l’absence de titre de séjour, des travailleurs sans contrat écrit ni déclaration à la sécurité sociale, des salaires partiellement ou totalement impayés, des horaires excessifs et des conditions de logement indignes. Lorsque les inspecteurs relèvent des indices de traite des êtres humains, un procès-verbal est transmis à la justice. Mais le Premier ministre le reconnaît lui-même : ces données «ne sauraient rendre compte de l’ampleur réelle du phénomène», puisqu’elles ne portent que sur les situations détectées.
Reste le sort des enfants. Interrogé sur leur scolarisation, le ministère de l’Éducation nationale affirme ne disposer d’aucun outil pour identifier les élèves selon le statut de séjour de leurs parents. Et il assure qu’il n’en veut pas. L’accès à l’école obligatoire est en effet garanti à tout enfant, «indépendamment du statut de séjour de ses parents», ajoute-t-il. Et de conclure : aucun enfant ne peut en être privé «en raison de la situation administrative de sa famille».