MUSIQUE Des liens entre rappeurs et narcotrafiquants à l’actuelle garde à vue du roi du rap français Gims, le genre musical semble être dans de nombreux cas sous l’emprise de grandes organisations criminelles.
Deux rappeurs marseillais figurent parmi les 26 personnes mises en examen dans l’offensive judiciaire contre la DZ Mafia, illustrant la «porosité» entre ce genre musical et la grande criminalité. Le coup de filet baptisé «Octopus» («pieuvre») a visé notamment des suspects déjà en détention : Amine O., Gabriel O. et Mahdi Z., considérés comme les trois «pères fondateurs» de la DZ Mafia et soupçonnés de piloter les activités criminelles qui prospèrent autour du narcotrafic, depuis leurs prisons de haute sécurité.
Mi-mars, le procureur de Marseille, Nicolas Bessone, a révélé lors d’une conférence de presse plusieurs autres profils, dont celui de deux rappeurs marseillais. L’un, Dika, qui a collaboré avec Jul, Naps ou encore Sofiane, a été placé sous contrôle judiciaire et l’autre, KITKVT, en détention provisoire, a précisé le procureur. Selon les enquêteurs, Youleuh Records, le label de Dika créé en 2024, serait un élément utilisé par le groupe criminel pour blanchir ses revenus illégaux générés par le trafic de stupéfiants, a ajouté Nicolas Bessone, qui a évoqué aussi le rôle de «relais publicitaires» joué par les rappeurs. La présence de Dika et de KITKVT dans cette opération inédite symbolise la montée en puissance de la criminalité organisée dans le rap, musique la plus vendue en France.
Cibles ou commanditaires
Ces arrestations viennent «illustrer une fois encore le phénomène de porosité, possiblement d’emprise et de diversification des activités des organisations criminelles», analysent Paul Deutschmann, Simon Piel et Joan Tilouine, journalistes et coauteurs du livre-enquête L’Empire, au cœur du rap français, paru fin 2025 chez Flammarion. Ils y décrivent après deux ans d’enquête comment les stars du deuxième âge d’or (de 2015 à aujourd’hui), comme Jul, PNL ou Gims, sont devenus des entrepreneurs à succès en s’affranchissant de l’industrie musicale. Les auteurs y décortiquent également les liens entre certains d’entre eux et la grande criminalité, avec la participation de certains majors du secteur. «Il y a plusieurs précédents dans la scène marseillaise sur des relations troubles entre des artistes et des organisations criminelles qui ont investi cet univers de la musique urbaine particulièrement lucrative», affirment-ils.
Dans L’Empire, on apprend par exemple que Jul, alors au début de sa carrière, a été contraint de céder les droits de ses cinq premiers albums aux frères Tir, des «narcoproducteurs» locaux – des trafiquants de drogue qui créent leur propre label, signent des contrats avec des rappeurs et perçoivent l’argent propre des maisons de disque (souvent prêtes à fermer les yeux, au profit de la rentabilité des artistes). Pour sauver sa créativité musicale et sa vie, le rappeur et producteur a quitté un temps Marseille pour vivre caché en Corse, protégé par des hommes armés.
Le nom de la DZ Mafia était aussi apparu dans la tentative de racket visant le rappeur marseillais SCH, soldée par l’assassinat d’un de ses proches en août 2024. Quand il ne s’agit pas d’être une cible, le rappeur peut être soupçonné de jouer un rôle dans le grand banditisme ou bien d’en être un acteur de premier plan : l’année dernière, le nom de Koba LaD a surgi autour de l’évasion du narcotrafiquant Mohamed Amra, qui a coûté la vie à deux agents pénitentiaires au péage d’Incarville (Eure) le 14 mai 2024. L’artiste a été mis en examen en mars 2025 pour une possible contribution au financement de sa cavale. Maes, aujourd’hui emprisonné au Maroc, est suspecté par la justice française d’avoir commandité des assassinats via des tueurs à gages, dans son quartier des Beaudottes, à Sevran (Seine-Saint-Denis), en représailles à trois véhicules brûlés sur le tournage d’un clip fin 2021.
Gims en garde à vue
Et cette semaine, c’est au tour de Gims d’être interpellé par les douanes, dans le cadre d’une commission rogatoire pour une affaire de blanchiment présumé, selon le parquet national anti-criminalité organisée (Pnaco). Selon les informations du site Africa Intelligence, qui a révélé mercredi la garde à vue du deuxième plus gros vendeur d’albums de l’histoire du rap français, ce réseau de blanchiment international pourrait impliquer «une myriade de sociétés spécialement constituées dans différents pays pour se jouer de la TVA et autres taxes françaises, faciliter l’émission de fausses factures, blanchir des fonds provenant d’activités illégales et en dissimuler l’origine». «Cinq ex-trafiquants de drogue franciliens reconvertis dans la criminalité financière» auraient déjà été «mis en cause» dans ce dossier, alors que les enquêteurs s’intéressent notamment à un vaste projet immobilier de luxe lancé en grande pompe en 2025 par Gims à Marrakech, au Maroc, l’une des villes où il réside. Jeudi, le Pnaco a annoncé que la garde à vue du rappeur serait prolongée.
Preuve que ce phénomène de société est pris au sérieux par les autorités derrière les strass, paillettes, concerts et ventes records d’albums, le service d’information, de renseignement et d’analyse stratégique sur la criminalité organisée (Sirasco) du ministère français de l’Intérieur a rédigé le 18 février dernier une note d’information intitulée «Rap et criminalité organisée» pour alerter tous les services d’enquête. Cette note reprend pour l’essentiel les constatations des auteurs du livre L’Empire pour tirer le signal d’alarme. «La circulation rapide et fragmentée des flux financiers de l’univers du rap, conclut-elle, attire également l’attention de réseaux en quête de nouveaux vecteurs de blanchiment de fonds.»