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[Musique] La voix derrière l’image


(Photo : blair brown)

Avec Not Normal, Cara Delevingne ajoute la musique à un parcours déjà passé par la mode et le cinéma. L’occasion d’examiner ce qui se joue quand une image publique cherche aussi sa propre voix.

Du regard à la voix

Un défilé est un spectacle paradoxal. La musique est forte, mais la personne que tout le monde regarde reste silencieuse. Le mannequin occupe le centre de l’image, il porte le désir du couturier, du photographe, de la marque et du public. Le métier lui demande pourtant bien plus que de poser. Les sociologues Joanne Entwistle et Elizabeth Wissinger parlent de «travail esthétique» pour décrire cette gestion continue du corps, de l’allure et de la personnalité. Le mannequin ne peut jamais vraiment quitter son produit puisque ce produit est… lui-même. Son apparence est un travail qui déborde les heures de travail. 

Le passage à la musique change donc plus qu’un métier. Le mannequin n’est plus uniquement interprété par les autres – il commence à produire lui-même du sens. Nico en donne une version radicale. Mannequin avant de rejoindre le Velvet Underground, elle y est d’abord introduite par Andy Warhol comme une présence autant «visuelle» que musicale. Sa carrière solo rompt vite avec cette fonction. Sur The Marble Index (1968), sa voix grave, son harmonium et les arrangements de John Cale élaborent une musique austère qui détruit l’image de «beauté froide» attachée à son personnage. La musique ne révèle pas une Nico cachée derrière le mannequin, mais lui permet d’inventer une forme que personne n’avait prévue. Ce basculement reste très actuel. L’image publique n’est plus réservée aux professionnels de l’image – les réseaux sociaux ont appris à chacun à sélectionner ce qu’il montre de lui-même. Le mannequin musicien est alors moins une curiosité qu’un cas extrême d’une question qui est devenue commune : que peut une voix contre une image déjà installée?

Le soupçon du beau

Quand un musicien devient égérie de mode, personne ne lui demande s’il sait porter un manteau. Quand un mannequin sort un disque, la première question est souvent inverse : sait-il vraiment chanter? Dans The Neon Demon (Nicolas Winding Refn, 2016), la formule est simple : «La beauté ne fait pas tout, elle est tout». Plus elle a donné de visibilité, plus le talent est sommé de faire ses preuves. Karen Elson a connu ce procès. Lorsqu’elle publie The Ghost Who Walks (2010), elle a déjà quinze ans de mannequinat derrière elle, sauf qu’elle écrit des chansons depuis longtemps, joue de la guitare, chante avec le Citizens Band et a enregistré avec Robert Plant. Ce qu’elle dit apprécier dans la musique, c’est justement le contrôle créatif. Dans un studio, explique-t-elle alors, elle doit avoir une opinion. La remarque dit tout le contraire du métier où l’on est payé pour interpréter la vision de quelqu’un d’autre.

Jamie Dornan mélange encore les catégories. Avant que le cinéma ne devienne son activité principale, il mène de front le mannequinat, notamment pour Calvin Klein, Dior Homme et Armani, et la musique au sein du groupe folk Sons of Jim, qui tourne avec KT Tunstall. Son parcours rappelle que ces trajectoires ne sont pas toujours des reconversions : plusieurs identités professionnelles peuvent coexister avant que la célébrité n’en impose une comme identité principale. Carla Bruni rencontre un soupçon comparable avec Quelqu’un m’a dit (2002). Le disque pouvait passer pour le prolongement chic d’une carrière de top model – il fait dans l’économie acoustique et une voix quasi parlée, murmurée. Carla Bruni ne cherche pas à transformer ce manque de puissance en grande performance vocale, elle en fait une proximité. L’album dépassera les deux millions d’exemplaires vendus dans le monde. 

Le soupçon vient aussi d’un malentendu sur le mannequinat. C’est un métier dont le travail doit rester invisible. La pose doit sembler naturelle. L’aisance devant l’objectif doit effacer les heures nécessaires pour la produire. Quand le mannequin passe à la musique, cette invisibilité se retourne contre lui : puisque son premier métier semblait ne demander aucun effort, le second est soupçonné d’être tout aussi facile. La pop repose pourtant elle aussi sur des corps, des visages et des personnages façonnés. Le mannequin n’est donc pas plus artificiel que le musicien. Il est plus vite soupçonné de l’être.

Que faire de son image?

Passer du mannequinat à la musique ne signifie évidemment pas sortir du règne de l’image. La pop en produit autant que la mode. La différence, c’est de pouvoir participer à sa création. Grace Jones en a fait un principe. Son passé de mannequin ne disparaît pas derrière la chanteuse, il est une composante de l’œuvre. Sur Warm Leatherette (1980) puis Nightclubbing (1981), le dub, le reggae, le funk et la new wave entourent une voix grave qui ne fait guère dans la démonstration. Grace Jones ne chante pas pour faire oublier son personnage, elle chante en fait depuis lui. Avec Jean-Paul Goude, elle embarque sa silhouette vers l’androgynie, l’artifice. L’image n’illustre plus la musique – les deux construisent la même présence. 

Milla Jovovich prend une autre voie avec The Divine Comedy (1994). À 18 ans, elle sort un disque écrit en grande partie deux ans plus tôt et ne veut pas de la pop calibrée qu’on avait envisagée pour elle. Elle opte pour le folk acoustique aux accents ukrainiens, loin du produit dérivé que sa carrière de mannequin aurait pu laisser attendre. L’intérêt du disque vient de cette friction entre l’image connue et le son proposé. Suki Waterhouse transforme encore autrement cette contradiction. Si elle écrit depuis l’adolescence, elle attend des années avant de publier sa musique. Sur Memoir of a Sparklemuffin (2024), elle mélange indie pop, guitares abrasives et mélancolie. 

Model, Actress, Whatever reprend les catégories qui ont servi à la définir pour en faire le sujet même d’une chanson. Il ne s’agit plus de fuir les étiquettes, mais de montrer ce qu’elles font à celui qui les porte. Le mannequin possède une expérience particulière de la création de soi. Il sait qu’une attitude répétée peut finir par paraître naturelle. Il sait aussi qu’une image spontanée peut demander beaucoup de travail. La pop connaît les mêmes dynamiques. Le passage du podium au micro ne fait donc pas disparaître l’image, mais il change son statut : de contrainte professionnelle, elle peut être un matériau artistique.

Quand tout le monde devient mannequin

Cette expérience s’est aujourd’hui généralisée. Instagram et TikTok ont réinventé la présentation de soi en activité régulière. On choisit un angle, un décor, une lumière, une légende… On élimine les images qui contredisent trop celle qu’on veut donner. Nous sommes devenus notre photographe, notre directeur artistique et notre attaché de presse. Les recherches sur le self-branding et la «micro-célébrité» décrivent cette gestion de soi comme une marque. Le paradoxe, c’est que l’authenticité fait partie de la mise en scène. Il faut montrer les coulisses, donner l’impression d’un accès direct à soi. La spontanéité est une compétence de communication. 

Lucky Blue Smith appartient à cette génération charnière. Mannequin star des années Instagram, il est aussi batteur de The Atomics, groupe formé avec ses trois sœurs, elles-mêmes mannequins. Chez les Smith, musique, image et visibilité numérique marchent ensemble. Le cas est moins celui d’un mannequin qui «se met à la musique» que celui d’une célébrité née d’emblée dans plusieurs médias. Les musiciens vivent la même mutation à une échelle industrielle. Un itinéraire pop produit des chansons, des clips, des looks et un flux continu de contenus. Les frontières entre chanteur, mannequin, influenceur et ambassadeur s’avèrent poreuses. Le mannequin qui sort un disque paraît donc moins exotique qu’il y a vingt ans. Il connaît déjà l’une des règles centrales de la culture contemporaine : toute apparition publique crée un personnage. 

Not Normal, le premier album de Cara Delevingne, est bien placé pour refermer l’histoire. Cette dernière écrit de la musique depuis l’adolescence, bien avant que son visage devienne l’un des emblèmes de la mode des années 2010. Sur I Forgot, elle passe d’une ballade dépouillée à des poussées de distorsion et d’hyperpop. Elle explique avoir pensé au décalage entre la personne réelle et celle que le public connaît à travers un téléphone ou un magazine. Ce motif correspond à la matière de sa célébrité. Cara Delevingne arrive au disque au moment où chacun apprend à devenir le mannequin de sa propre existence. Nous posons et publions notre identité avant même que quelqu’un nous le demande. Not Normal inverse le mouvement : une femme devenue célèbre comme image utilise la musique pour compliquer cette image. Dans une culture où chacun apprend à se rendre visible, le vrai luxe pourrait être celui d’être impossible à résumer en une photo.

Not Normal, de Cara Delevingne.

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