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Mois européen de la Photographie : l’identité mise à l’épreuve 


Après le corps et la nature, le Mois européen de la photographie «repense» et questionne l’identité. Au Cercle Cité, la thématique est abordée sous l’angle familial et communautaire.

Tous les deux ans, au printemps, le Mois européen de la photographie vient chambouler un agenda culturel déjà bien dense. Cette neuvième édition «made in Luxembourg» entretient la coutume et la confusion, avec 28 expositions qui se mélangent, se chevauchent et s’enchaînent dans un tohu-bohu généralisé : certaines s’achèvent déjà alors que d’autres peinent à démarrer, sans oublier celles qui passent la frontière ou celles encore qui s’incrustent, d’un geste forcé, au cœur de la programmation. Gageons que l’apparent chaos est une façon de coller, au plus près, à la thématique annuelle, l’identité, à la lecture tout aussi complexe et labyrinthique.

Si de nombreux artistes, dont l’éminente Cindy Sherman, se sont déjà «amusés» par le passé à remettre en question la relation entre le photographe et son sujet, la notion de représentation identitaire prend une toute autre dimension en ce siècle, à l’heure des réseaux sociaux (où l’intime devient universel) et face aux bouleversements sociaux, que l’on évoque les genres, les races, la sexualité ou le déracinement propre aux flux migratoires. «Plus que jamais, la photographie a un rôle important à jouer dans cette réflexion, crucial même!», souligne ainsi Paul di Felice, codirecteur de l’évènement (appelé localement EMoPLUX) depuis 2009.

Entre «fiction et réalité»

Depuis près de quinze ans, au sein de l’association Café-Crème, instigatrice d’un rendez-vous qui convoque, de Paris à Berlin en passant par Lisbonne, Vienne et Bruxelles, de jeunes créateurs dits «émergents», l’homme a eu tout le temps et le loisir «d’observer et d’accompagner» l’évolution d’un médium qui, aujourd’hui, dépasse des cadres. «La photographie s’est ouverte à d’autres formes artistiques et visuelles, poursuit-il. Elle est devenue un univers imaginaire où se côtoient fiction et réalité.» Au Cercle Cité, la définition trouve tout son sens. «C’est en effet un bon exemple!», dit-il en pointant du doigt le travail d’Ulla Deventer.

Cette dernière, invitée parmi cinq autres consoeurs et confrères, s’était déjà distinguée avec un travail sensible sur la prostitution. Là, toujours avec ce corps féminin utilisé comme instrument de pouvoir, elle s’appuie sur une vaste installation et quelques clichés «très picturaux» pour dénoncer, en creux, les violences sexuelles. Chez elle, dans une sorte de «transfert», le cheval prend toute la place, métaphore d’une brutalité sous-jacente. Car si son monde, en surface, paraît apaisé, des éléments ambigus viennent troubler l’apparente quiétude : une queue coupée, des os, des mors brisés.

«Dead White Men’s Clothes»

D’origine ghanéenne, Jojo Gronostay, inspiré par la mode, a créé pour sa part une collection de vêtements usés, trouvés au marché d’Accra, et intitulée ironiquement «Dead White Men’s Clothes» (déjà visible à la Konschthal). À côté de ces vestes en cuir qui pendent sur leur cintre, dans une volonté de parler du néo-colonialisme qui anime les relations entre l’Afrique et l’Europe, il s’amuse avec des portraits de mannequins sur lesquels il laisse apparaître le nuancier de couleurs, nécessaire avant impression. «Trop brun», «pas assez clair»… On aura compris l’idée.

Les figures de Lisa Kohl, locale de l’étape (et représentante du Luxembourg aux Rencontres d’Arles en 2021), n’apparaissent pas dans le champ de vision. Bien qu’ancrée dans la dure réalité du monde, son œuvre s’intéresse plutôt aux traces, à l’absence, à l’invisible. Fuite, exil, exclusion, persécution, survie… Autant de thèmes qu’elle aborde lors de voyages immersifs sur des zones tampons, comme ici à la frontière entre la Bosnie et la Croatie. Dans son objectif, un tapis de prière abandonné ou une toile de tente tenue par un simple cailloux tiennent alors du sacré.

Fausses séances de torture

Cihan Çakmak, à travers des autoportraits et autres vidéos, joue également avec ce principe d’apparition et de disparition. Mais elle le fait pour questionner ses origines kurdes, elle qui s’est installée en Europe. Un dualisme qu’elle sait aborder, parfois, avec humour, comme quand elle se cache avec ses copines… derrière un voile. Des amies complices, il y a en aussi sur les photographies ultra-léchées d’Emma Sarpaniemi, qui apprécie les poses en mode excentrique, affichant sans retenue son goût pour les fringues colorées (dénichées aux fripes), et ce, sans jamais cacher le fil du déclencheur!

Dernière artiste de la liste, Karolina Wojtas est sûrement la plus singulière d’entre tous. À coups de flashs, de portraits horrifiques, de fausses séances de torture et de clichés amusants comme allégoriques piochés sur internet, elle donne vie à ses fantasmes et «maltraite», avec beaucoup d’humour, son petit frère, qu’elle a longtemps considéré comme un rival. En résulte une installation montée comme un millefeuille, qui s’épluche à l’envi. Car oui, contrairement aux coutumes muséales, elle peut être manipulée, comme une «sculpture participative», s’enthousiasme Paul di Felice. Décidément, la photographie n’a pas fini de surprendre.

«Rethinking Identity,
Family, Community»
Cercle Cité – Luxembourg.
Jusqu’au 2 juillet.

Dans le cadre du Mois européen de la photographie.

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