CINÉMA Après une vingtaine d’années consacrées presque exclusivement aux films d’action, Tom Cruise revient au cinéma d’auteur avec la comédie satirique Digger, d’Alejandro Iñárritu.
Pour la première fois devant la caméra d’Alejandro González Iñárritu, Tom Cruise endosse un rôle aussi dangereux que grotesque, Digger Rockwell. Ce personnage est le patron d’une major pétrolière se souciant peu du destin de la planète tant que ses plateformes de forage alimentent l’appétit insatiable du monde pour une énergie accessible et bon marché. Cela le conduit à ignorer les alertes concernant une fuite de méthane sur l’une de ses installations, provoquant une série de réactions en chaîne menant à la catastrophe. Digger va alors se mettre en tête de sauver le monde des méfaits qu’il a commis.
«C’est le point culminant de tous mes talents, (…) c’est le rôle le plus exigeant de toute ma carrière», a confié Tom Cruise dans une rare interview au magazine GQ. Concentré sur les franchises Mission : Impossible, Top Gun ou Jack Reacher, Tom Cruise n’avait plus incarné de rôle ouvertement antagoniste depuis Collateral (Michael Mann, 2004), où il incarnait un tueur à gages à la chevelure argentée embarquant un chauffeur de taxi dans une dangereuse course contre-la-montre.
Digger est seulement le huitième film du réalisateur doublement oscarisé de Birdman (2014) et The Revenant (2015). Le choix d’Iñárritu n’a rien d’anodin pour ce retour de Tom Cruise à une œuvre originale, le Mexicain étant un des auteurs les plus en vue à Hollywood. «Toute la carrière de Tom Cruise a été guidée par la passion de faire des films et divertir le public, et il a montré qu’il est capable de couvrir un large éventail de rôles. Lorsqu’il s’attaque à ces films uniques, ses interprétations sont hors du commun», observe Shawn Robbins, analyste chez Box Office Theory, citant ses rôles d’agent sportif dans Jerry Maguire (Cameron Crowe, 1998), de gourou macho dans Magnolia (Paul Thomas Anderson, 1999) et de multimillionnaire suicidaire et défiguré dans Vanilla Sky (Cameron Crowe, 2002).
«Certains publics plus jeunes peuvent l’associer à un cascadeur et acteur casse-cou, mais il est toujours prêt à sortir des sentiers battus», poursuit Shawn Robbins. Vieilli par le maquillage et métamorphosé grâce à des prothèses lui ayant ajouté quelques tours de taille, l’acteur de 64 ans prend un nouveau contrepied après vingt ans loin du cinéma d’auteur américain.
Cette transformation réveille le souvenir d’un autre personnage mégalo, déjanté et détestable, celui du producteur Les Grossman dans Tropic Thunder (Ben Stiller, 2008), hilarante satire du système hollywoodien. L’apparition de l’acteur, physiquement méconnaissable derrière un crâne chauve, une barbe, un faux gros ventre et des lunettes, était aussi brève que culte. Au point que Tom Cruise a récemment partagé son envie de reprendre le rôle, dans un film où il serait cette fois le héros.
C’est le rôle le plus exigeant de toute ma carrière
Tom Cruise
Digger est un film «fou, drôle», avait déclaré Tom Cruise au CinemaCon de Las Vegas, le salon des professionnels de Hollywood où avaient été dévoilées les premières images du film en avril. Pour Iñárritu, ce rôle représente «peut-être le plus grand défi» de la carrière de Tom Cruise. «Nous savons qu’il n’a peur de rien, les cascades, les avions, les sauts, mais je dois dire qu’incarner ce personnage relève d’un autre type de courage», avait poursuivi le réalisateur à Las Vegas.
Avec son image saturée, sa mise en scène burlesque et déroutante, Digger livre une satire outrancière du pouvoir et de la stupidité de nos dirigeants face au péril climatique. John Goodman y incarne un président des États-Unis bigot et sceptique face à la science, entouré de personnages blafards, lâches et obnubilés par l’usage de la force pour résoudre les problèmes.
«Comme Leonardo DiCaprio, Tom Cruise est préoccupé par le changement climatique et l’environnement. Je crois qu’il cherchait à concilier son envie de jouer dans un film sérieux avec un auteur sérieux, et de faire quelque chose qui ne soit pas un film d’action, tout en restant un pari ambitieux», avance le critique américain A. S. Hamrah. «Je pense aussi qu’il se dit qu’il y a des gens avec qui il n’a pas encore travaillé et avec lesquels il aimerait travailler, et probablement qu’Iñarritu en faisait partie», poursuit-il.
Les premiers retours des critiques américains ont été mitigés. Certains ont salué la performance de Tom Cruise quand d’autres s’attendent à voir le public bouder le film, jugé trop audacieux, selon le Hollywood Reporter. «Beaucoup de films comme celui-ci mettent vingt ans à être vraiment appréciés par le public. Cela paraît étrange, mais je trouve que c’est admirable et audacieux de la part de Tom Cruise de jouer dans ce film», observe A. S. Hamrah.
Digger,
d’Alejandro González Iñárritu.