En décrochant sa deuxième Palme d’or pour Fjord, le Roumain Cristian Mungiu entre dans un club très fermé de cinéastes et confirme son talent d’observateur acéré des fractures de son pays et de la société occidentale.
Le dernier film de Cristian Mungiu est «un message pour la tolérance, pour l’inclusion, pour l’empathie. Ce sont des termes magnifiques que nous aimons tous, mais il faut les appliquer plus souvent», a déclaré le cinéaste roumain en recevant la Palme d’or, samedi. Dans Fjord, dont il a aussi signé le scénario, le réalisateur enracine son récit en Norvège pour mettre face à ses contradictions une société qui prône la tolérance et l’ouverture aux autres mais peut exclure brutalement ceux qui dévient du chemin tracé pour eux.
Inspiré de faits réels, il résonne avec l’histoire personnelle de Cristian Mungiu, devenu avec ce film le dixième réalisateur à cumuler deux Palmes d’or, après Francis Ford Coppola, Ken Loach, Michael Haneke, les frères Dardenne ou Ruben Östlund.
Le film raconte l’histoire d’un couple évangélique (Sebastian Stan et Renate Reinsve) qui s’installe avec ses cinq enfants dans le village natal de la femme, en Norvège, et semble d’abord s’intégrer sans heurts à la société.
Mais la machine s’enraye brutalement quand émergent des soupçons de violences intrafamiliales contre les enfants. Les autorités prennent le couple en grippe, questionnent son éducation rigoriste et allergique à YouTube et aux smartphones, critiquent sa foi. Cristian Mungiu ne voit toutefois pas son film comme une charge contre le progressisme actuel mais comme une réflexion sur la polarisation croissante de nos sociétés.
Tout en récusant de prendre fait et cause pour le camp conservateur, il assume avoir «beaucoup plus d’attentes à l’égard d’une société progressiste qui considère qu’elle a trouvé les bonnes réponses pour l’avenir et qui considère toujours qu’elle est supérieure».
Périodes sombres
Né en 1968 à Iasi (nord-est de la Roumanie), le cinéaste de 58 ans a grandi dans un pays sous le joug du dictateur roumain Nicolae Ceausescu, qui a régné d’une main de fer au nom d’un communisme vantant l’émancipation mais opprimant les peuples. «J’ai grandi sous un régime qui savait mieux que nous, les citoyens, ce dont on avait besoin», a-t-il déclaré. «Nous avons cru que ça s’était arrêté avec la chute du communisme et aujourd’hui on découvre que ça peut arriver, même avec les meilleures intentions, dans les sociétés démocratiques», ajoutait-il.
C’est en plongeant dans cette période sombre de son pays que Cristian Mungiu avait connu la consécration à Cannes. Palme d’or en 2007, son deuxième long-métrage, 4 mois, 3 semaines, 2 jours, livrait le récit glaçant d’un avortement clandestin vers la fin du régime de Ceausescu. Vingt ans après, Cristian Mungiu n’a rien perdu de sa détermination à gratter là où ça fait mal.
«Le cinéma doit rester polémique», a-t-il dit. «Je trouve que, dans le cinéma, nous avons commencé un peu à perdre la liberté de vraiment exprimer ce qu’on pense. Il y a trop de films polis qui te confirment que l’idéologie du jour est la bonne et ce n’est pas ce que le cinéma devrait faire.»
Encore récemment, dans R.M.N. (2022), Mungiu avait disséqué les angles morts de la tolérance en faisant le récit de la révolte d’un village de Transylvanie contre l’embauche de deux Sri-Lankais par la boulangerie locale, une histoire là aussi inspirée d’un fait réel. «À travers de petits évènements, dans de petits villages, j’essaie de parler de la nature humaine (…) qui ne change pas comme ça… Il suffit de 24 heures pour identifier un ennemi (…) et libérer des instincts animaux qui sont en nous. Des gens qui sont voisins sont capables, demain, de violer, torturer et tuer», avait-il expliqué alors.
Cannes, une place à part
Dans ses jeunes années, ce polyglotte avait étudié la littérature anglaise et américaine avant de se former à la réalisation cinématographique à l’école du film de Bucarest. Pendant ses études de cinéma, il a travaillé comme assistant réalisateur sur des productions étrangères tournées en Roumanie, notamment Capitaine Conan (Bertrand Tavernier, 1996) ou encore Train de vie (Radu Mihaileanu, 1998).
Son diplôme en poche, il a réalisé plusieurs courts-métrages au début des années 2000. Son premier long-métrage, Occident, est remarqué en 2002 à la Quinzaine des réalisateurs, section parallèle du festival de Cannes. Le festival n’aura de cesse d’occuper une place à part dans son parcours, en tant que cinéaste et membre de différents jurys.
Dans un pays où le cinéma souffre d’une pénurie chronique de fonds et d’un désintérêt des spectateurs, une récompense sur la Croisette est «une légitimation», un «certificat de qualité», assure le réalisateur.
Le palmarès
Palme d’or
Fjord, de Cristian Mungiu
Grand Prix
Minotaur, d’Andreï Zviaguintsev
Prix de la mise en scène (ex-aequo)
La bola negra, de Javier Calvo et Javier Ambrossi
Fatherland, de Pawel Pawlikowski
Prix du jury
Das geträumte Abenteuer, de Valeska Grisebach
Prix du scénario
Emmanuel Marre pour Notre salut
Prix d’interprétation féminine
Virginie Efira et Tao Okamoto dans Soudain, de Ryūsuke Hamaguchi
Prix d’interprétation masculine
Emmanuel Macchia et Valentin Campagne dans Coward, de Lukas Dhont
Caméra d’or
Ben’imana, de Marie-Clémentine Dusabejambo