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[Musique] Bernardino Femminielli : «Si le bateau coule, je coule avec!»


Photo : bandcamp

Dans son nouvel album, l'excellent Mémoires d'un Auto-Sabotage, le Québécois-Salvadorien et Parisien d'adoption Bernardino Femminielli fait encore dérailler la synth-pop entre romantisme, humour noir, sexe, théâtre et cabaret. Interview.

Votre nom de scène est napolitain, Franco Battiato fait partie de vos influences et dans Mémoires d'un Auto-Sabotage, un morceau s'intitule Dolce Vita. On vous a parfois imaginé des origines italiennes...

Bernardino Femminielli : Je n'en ai pas, mais cette culture appartient à mon enfance. En Amérique latine, on écoutait beaucoup de chanteurs italiens en espagnol, et j'ai grandi entouré de Siciliens. Le nom Femminielli est une porte d'entrée, une géographie imaginaire.

 

Dans la pop italienne, l'humour agit comme une élégance face à la mélancolie. Sur votre album, il y a les «rires étranglés» de Boudoir de l'éternité, le comique de Disco Polizei, et on rit beaucoup à vos concerts. Craignez-vous que l'humour fasse oublier qu'il s'agit de vraies chansons, et non de blagues?

L'humour m'a sauvé. Il m'a empêché de devenir fou et me montre ce que je suis comme musicien sérieux. Je parle de choses graves avec de l'ironie, du sarcasme et même du cynisme. Mais les gens connaissent Bernardino : ils s'attendent à rire. Il faut qu'ils rient. Je suis un blagueur. J'aime bluffer. Même lorsqu'un spectacle est réglé, je cherche la discorde, le moment où le public ne sait plus comment me prendre. Certains comprennent tout, d'autres hésitent; le danger commence quand vous ne contrôlez plus votre propos et devenez un gimmick.

Sur Cruising Corazón, vous redevenez un crooner solennel…

C'est un retour à mes premières amours, avant même Double Invitation (2012) lorsque je composais surtout en espagnol. Cette langue permet des mots simples, mais aussi de la tragédie. Le morceau est sincère. Est-ce du lard ou du cochon? Je suis lardiste!

 

L'humour m'a sauvé. Il m'a empêché de devenir fou

Ce mélange de romantisme et d'humour rappelle Christophe, qui disait s'inspirer de Raymond Devos pour ses lives plus tardifs. Chez vous, le mouvement serait inverse : on peut voir d'abord le décalage puis on découvre le premier degré.

J'aime ce mélange bâtard de chanson populaire, d'expérimentation et de romantisme. L'image de Christophe était celle du «dandy maudit», mais sur scène il pouvait aussi devenir drôle. Avec Femminielli Noir, l'un de mes autres projets, la musique était industrielle, hypnotique. Puis on m'a proposé davantage de concerts. On attendait les chansons, mais moi, je voulais de la performance, du dada. Je montais seul sur scène, sans groupe, et certains se sentaient trompés. Alors on m'a traité parfois d'imposteur. J'ai adoré, je me suis dit : «d'accord, très bien, c'est ce que je serai». C'était une manière de reprendre le contrôle.

C'est là qu'intervient l'autosabotage?

L'autosabotage, ce n'est pas renoncer, c'est refuser le compromis. Je demande au public : «Est-ce que vous me suivez?»

 

Dès que je le sens devenir frileux, je peux couper les cordes. C'est un mode de survie, une façon de rester intègre et de me protéger. Nous dressons souvent des obstacles pour éviter de nous faire aimer. Je suis sensible, et la société pousse plutôt à devenir imperméable. Pour ne pas devenir insensible, je préfère être provocateur.

 

Vous démontez le jouet avant qu'on puisse le casser…

J'ai démonté le jouet pour vous. Vous pouvez le remonter, mais cela vous prendra du temps. Moi, j'en connais déjà tous les mécanismes.

Photo : bandcamp

On pense aussi à Sébastien Tellier dans le jeu d'équilibriste entre chansons émouvantes et fulgurances scéniques proches du stand-up.

Ses chansons peuvent être bouleversantes, puis le personnage vient tout dérégler. J'aime faire rire sans désamorcer l'émotion. J'ai d'ailleurs été vraiment touché qu'il vienne voir ma performance à la Bourse de Commerce.

Cette performance résume-t-elle votre démarche?

Il y avait des musiciens, des amis danois, des gens qui urinaient dans des bouteilles en cristal et se rasaient sur scène. Une partie du public a essayé de fuir, mais il fallait attendre la fin pour sortir. Certains criaient qu'ils étaient enfermés. Vous entrez dans une institution classique, extrêmement sérieuse : pourquoi vous offrirais-je un spectacle classique? La performance devait créer une situation. Elle a bousculé tout le monde. C'est aussi là que se trouve mon auto-sabotage : si le bateau coule, je coule avec!

 

Il y a un côté cathartique et thérapeutique : quand vous jouez le macho libidineux, par exemple, vous rendez le grotesque visible et risible.

Pour moi, ces performances le sont, thérapeutiques. C'est lourd, exigeant. Pourtant, quelque chose passe au-delà des mots. À l'étranger, les gens ne comprennent pas toujours le français, mais ils saisissent l'énergie et la dramaturgie. Je me vois parfois comme un sorcier. Il faut produire des signes assez forts pour embarquer les gens dans un monde.

 

Le concert est-il un théâtre musical?

Dès que vous ajoutez des caméras, la scène est un film. Pendant les tournées, je donnais parfois des caméras VHS. Les spectateurs filmaient, puis je regardais les images.

 

On me dit parfois : «Un jour, tu feras de la trap»

Ainsi vous deveniez votre propre public.

 

Exactement, je voyais ce qui fonctionnait et comment le personnage pouvait encore évoluer. Ce que j'ai toujours voulu faire, au fond, c'est du cinéma.

On pourrait facilement vous imaginer dans un film de Quentin Dupieux.

Mr Oizo est un monde à lui seul qui semble s'être auto-généré. Je connais finalement assez peu son cinéma, et c'est peut-être pour cette raison que j'aimerais travailler avec lui. J'admire sa capacité à tourner vite, avec des budgets resserrés, et à inventer des rôles pour des acteurs. Sinon j'adore Bertrand Mandico : il est sérieux dans son travail, mais aussi très marrant. Pendant longtemps, j'ai voulu composer des bandes originales et la vie m'a conduit à faire ma propre musique et à devenir l'acteur de mes compositions. Avec Anton Bialas, nous avons réalisé El Dorado, présenté à Locarno, écrit un long métrage provisoirement intitulé Femminielli. Anton aimait ce personnage d'entertainer parisien qui joue chaque semaine dans des clubs différents, sauvage et poétique. Le scénario a reçu un coup de cœur au Prix Sopadin, grâce notamment au soutien de Claire Denis.

Vos influences musicales viennent d'ailleurs aussi beaucoup du cinéma.

J'aime Aphex Twin, la «Berlin School», le krautrock, mais je suis obsédé par les compositeurs de films des années 1970 et 1980. Au-delà de Morricone, Peer Raben, qui travaillait avec Fassbinder, est l'un de mes préférés; sa bande-son pour Berlin Alexanderplatz est incroyable. La musique de film apprend à penser la durée : où poser une ligne, combien de temps laisser vivre une idée… Moi, même lorsque j'essaie d'être concis, je déborde.

Pourriez-vous un jour aller vers une pop très formatée, avec des morceaux de trois minutes et des refrains encore plus immédiats?

Peut-être. On me dit parfois : «Un jour, tu feras de la trap». Mais où serait ma proposition si je reprenais une forme déjà existante? Il faudrait que j'invente ma propre trap.


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