Après 40 ans d’engagement, Anne-Marie Antoine referme la porte du Planning familial. Contraception, légalisation de l’IVG, libération de la parole sur les violences sexuelles : cette psychologue et sexologue a vécu, auprès des femmes, les avancées historiques de leurs droits.
À voir ses anciennes collègues lui tomber dans les bras cet après-midi-là dans les locaux du Planning familial à Hollerich, on pourrait croire qu’Anne-Marie Antoine n’y a pas remis les pieds depuis une éternité. Mais non, son départ en retraite remonte à un mois à peine. C’est dire combien son dévouement et son sourire communicatif manquent déjà à cette équipe soudée «comme une grande famille». Pour nous raconter ses combats aux côtés des femmes, elle nous accueille dans «son bureau préféré», prête à rembobiner quatre décennies de vie.
Au début des années 1980, vous choisissez d’étudier la psychologie et la sexologie. Qu’est-ce qui vous pousse vers ces voies?
Anne-Marie Antoine : J’ai vite pris conscience que ce qui m’intéressait, c’étaient les relations humaines. La psychologie me correspondait bien, d’autant que je souhaitais mieux comprendre l’anorexie mentale dont souffrait ma sœur. Ensuite, j’ai hésité à me lancer en criminologie, toujours dans ce questionnement sur l’humain, mais j’ai finalement opté pour la sexologie, avec le projet de recevoir des couples en consultation. Une fois diplômée, j’ai ouvert mon cabinet à Esch-sur-Alzette.
Dès 1986, vous rejoignez le Planning familial, qui existe alors depuis une vingtaine d’années. Pour quelles raisons?
La cause des femmes et des personnes vulnérables, j’y ai toujours été sensible. Ma conviction, c’était de permettre à des personnes en précarité financière d’accéder à un suivi psychologique, ce qui n’était absolument pas évident à l’époque. J’ai contacté le Planning et j’ai été recrutée par sa fondatrice, le docteur Marie-Paule Molitor-Peffer, une femme incroyable. Il y avait énormément de besoins à Esch, elle m’a donc demandé de rejoindre le médecin et la secrétaire déjà sur place : c’est comme ça que tout a commencé.
Dans une société marquée par la religion et le conservatisme, quelles sont alors les difficultés?
On fonctionnait sans aucun subside, avec des moyens restreints. La plupart d’entre nous étaient bénévoles ou vacataires, il était impossible de se développer. Je me souviens de notre premier local, rue du Brill, ça n’avait rien de comparable avec maintenant! Mais l’essentiel était ailleurs. En 1987, on a décroché une convention avec le ministère de la Famille : une première reconnaissance de l’importance du travail qu’on menait au Planning. Toutefois, des batailles subsistaient sur certaines thématiques, comme l’IVG : un sujet tabou qui nous mettait, nous, professionnels, face à des cas de conscience.
Comment faisiez-vous dans ces cas-là?
On se sentait démunis! Les femmes enceintes qui avaient un gynécologue qui les connaissait bien pouvaient accéder à l’IVG sous l’indication médicale de « curetage » et pas « avortement ». Comme si l’IVG n’existait pas! En revanche, c’était plus compliqué pour les femmes plus précarisées : tout ce qu’on pouvait faire, c’était les soutenir moralement et les envoyer à l’étranger. Il y avait ce phénomène de tourisme abortif en Belgique, aux Pays-Bas et même au Royaume-Uni. Pas d’autre choix! Ce qui rendait cette épreuve encore plus dure, parce que les femmes se sentaient stigmatisées et coupables.
Certains gynécologues disaient aux femmes:
«Vous êtes enceinte, remerciez le ciel!»
Les études montrent clairement que le non-accès à la possibilité de recourir à l’IVG en toute sécurité entraîne un nombre élevé d’avortements clandestins effectués dans de mauvaises conditions, ou à des avortements avec un fort impact psychologique négatif. Certains gynécologues disaient aux femmes : « Vous êtes enceinte, remerciez le ciel! »
Dans cette atmosphère très patriarcale, quelle est la vie des femmes des années 1980?
À cette époque, le Luxembourg était, au niveau européen, l’un des pays où les femmes travaillaient le moins. Il y avait toute une catégorie de femmes qui restaient au foyer à s’occuper des enfants. Un style de vie traditionnel qui n’était pas forcément remis en question. Les seules femmes qui travaillaient, c’étaient celles qui voulaient faire carrière et celles qui y étaient forcées, à la suite d’un divorce. Ça c’était une vraie catastrophe pour elles, car rien ne les préparait à un tel séisme : le modèle qui dominait, c’était celui d’un bon mariage, qui leur assurerait une sécurité pour toute la vie. On commençait tout doucement à sortir de ce standard…
Parmi vos premières patientes, y en a-t-il une qui vous a marquée, vous faisant prendre conscience de l’importance de votre mission?
Oui. Elle avait à peine 13 ans et avait été violée par son beau-père qu’elle connaissait depuis toute petite. Heureusement, la mère avait vu que sa gamine n’allait pas bien et l’avait amenée au Planning. Ce qui m’a extrêmement touchée, c’est le soutien de cette maman. Ça a été crucial. Les faits ont pu être vérifiés et l’auteur a rapidement été incarcéré, ce qui était assez rare. Dans les situations d’abus, d’agression ou de viol que j’ai pu suivre par la suite, j’ai constaté que, trop souvent, le soutien familial manque. On ne croit pas les victimes, on leur dit qu’elles exagèrent, on banalise, on met ça sous le tapis, ça pourrait faire scandale! C’est doublement destructeur.

Elle se souvient que lors de congrès internationaux, personne ne comprenait que le Luxembourg n’autorise toujours pas l’IVG. (Photo : didier sylvestre)
En 2008, le Planning familial est autorisé à pratiquer des avortements médicamenteux sous certaines conditions. Ce tournant historique a tout changé?
Pour nous, ça a été une libération! Un moment très émouvant parce qu’on a pu recevoir des femmes et les aider véritablement. Je l’ai vécu comme une victoire incroyable après des années de combat. Il y avait tout un protocole à suivre, ce qui pouvait effrayer les patientes, mais on les rassurait d’office : notre rôle n’était pas de juger si elles avaient droit ou non à l’IVG. Si elles-mêmes se sentaient en détresse avec cette grossesse, c’était suffisant.
Il faut attendre 2014 pour que le choix souverain soit accordé aux femmes, le Luxembourg étant l’un des derniers pays d’Europe à autoriser l’IVG.
Oui, c’est vrai. Et je me rappelle que, dans les années 1990, aux congrès internationaux auxquels on participait, on se faisait taper sur les doigts en tant que mauvais élève. À l’étranger, personne ne comprenait cette situation au Luxembourg! Et même une fois la loi entrée en vigueur, ça n’a pas été si simple pour les femmes : parfois, elles avaient cherché tous azimuts un rendez-vous et atterrissaient finalement au Planning, hors délai pour une IVG médicamenteuse – qu’elles auraient préférée – contraintes de recourir à une IVG chirurgicale.
Tout ça parce que des médecins faisaient traîner les choses… quand d’autres n’hésitaient pas à faire écouter les battements de cœur lors de l’échographie de contrôle, en incitant les femmes à regarder l’écran. Ce qui est extrêmement traumatisant. Ces tentatives de manipulation et de déstabilisation ont existé. Mes patientes me l’ont rapporté. Une partie de la profession brandissait la clause de conscience pour refuser de pratiquer des IVG. Au fur et à mesure des années, l’idée a été de mieux en mieux intégrée par la société, et aujourd’hui c’est un droit inscrit dans la Constitution. Ce qui ne doit pas empêcher de rester vigilant.
On revient toujours à ce combat des femmes
pour l’appropriation de leur corps
et leur libre choix
Le Planning familial a aussi beaucoup œuvré pour l’accès à la contraception, qui restera interdite jusqu’en 1978.
On revient toujours à ce combat des femmes pour l’appropriation de leur corps et leur libre choix. Quand moi j’ai démarré, la pilule était plus ou moins tolérée sur prescription médicale. Nous avons milité pour l’accès de toutes les femmes à la contraception, mais aussi pour sa gratuité, ce qui est le cas aujourd’hui sans limite d’âge, faisant du Luxembourg un modèle européen en la matière.
Sur les violences sexuelles, pouvez-vous raconter comment la parole s’est libérée au fil des décennies?
Dans les années 1980, c’était le tabou absolu, même au niveau des professionnels! Quand j’essayais de contacter un autre psychologue, un travailleur social ou un médecin pour parler de violences sexuelles, on me répondait que ça n’existait pas au Luxembourg. Ça paraît tellement incroyable aujourd’hui… Je pense que ça touchait à une sphère très sensible parce que beaucoup de ces agressions concernaient des enfants et se passaient dans le milieu familial. Pour plein de gens, ce n’était pas envisageable, et je dois dire que même pendant mes études, on n’a jamais abordé l’inceste ou les abus sexuels. Le discours qui dominait encore, c’était le complexe d’Œdipe et la petite fille qui veut séduire son papa.
Quand j’ai candidaté au Planning, le Dr Molitor, qui savait que j’étais diplômée en sexologie, m’a demandé de m’occuper spécifiquement des cas d’abus sexuels. C’était une femme assez cash, elle m’a prévenue : « Il y en a énormément. Si vous n’êtes pas capable de travailler avec ça, vous pouvez sortir ». Je me suis lancée, mais je me souviens du choc. Je me rappelle m’être dit « c’est pas possible, il y en a tellement! » Les victimes affluaient au Planning parce que c’était un lieu de parole. On animait aussi des ateliers de sensibilisation pour les professionnels avec une douzaine de participants à chaque fois, et il arrivait régulièrement que quelqu’un s’écroule tout d’un coup et déballe toute son histoire. Il s’agissait d’abus subis dans l’enfance. J’en ai encore des frissons.
Se respecter soi, respecter l’autre,
c’est quelque chose qui reste extrêmement fragile aujourd’hui
Pour certaines patientes, ces agressions étaient récentes. Pour d’autres, ça remontait à des années, voire des décennies en arrière. Elles avaient connu une amnésie traumatique ou avaient tout refoulé, en se disant que c’était normal. Et puis, petit à petit, dans les années 1990, il y a eu un début de prise de conscience. Pas seulement au Planning, mais dans plein d’institutions pour femmes en détresse au Luxembourg et d’autres centres de consultation. On a senti qu’il y avait un mouvement.
Le silence a commencé à se fissurer : une fille en parlait à une copine de classe, qui en parlait à l’institutrice, qui en parlait à la maman, qui en parlait à un médecin, etc. Une sorte de réseau de soutien s’est mise en place, là où avant s’abattait une chape de plomb. L’arrivée d’internet et des réseaux sociaux dans les années 2000 a ensuite permis aux victimes d’échanger entre elles et de comprendre qu’elles n’étaient pas seules! Cela a contribué à la libération de la parole qu’on connaît aujourd’hui.
Sur ces questions, la place de l’éducation affective et sexuelle est centrale : les cours obligatoires à l’école sont-ils à la hauteur?
Selon moi, le temps qui y est consacré est loin d’être suffisant. L’équipe dédiée du Planning familial fait un travail remarquable dans les établissements scolaires, mais on manque de ressources, de moyens et d’heures dédiées à cette thématique. Auprès des jeunes, nos intervenants constatent malheureusement que de nombreux stéréotypes sexistes persistent. Le plus ancré est sans doute celui selon lequel un garçon qui a une vie sexuelle est un homme, un vrai, tandis qu’une fille qui a une vie sexuelle est une salope. C’est toujours très présent!
Ça fait partie des combats qui restent à mener, le changement des mentalités?
Il y a eu des avancées fantastiques ces 40 dernières années, notamment en ce qui concerne l’autodétermination ou l’appropriation de son corps, mais le combat contre les préjugés est encore long et plus d’actualité que jamais. On pense avoir atteint une certaine forme d’égalité entre hommes et femmes, sur à peu près tous les plans – je parle pour le Luxembourg – mais pour le respect, par exemple, on doit encore se battre! Se respecter soi, respecter l’autre, son consentement… C’est quelque chose qui reste extrêmement fragile aujourd’hui.
Ces dernières années, j’ai rencontré énormément de jeunes femmes ayant été confrontées à des situations sexuelles avec lesquelles elles n’étaient pas à l’aise. Elles avaient vécu ça hors consentement, avec des stéréotypes qui pèsent encore très lourd, du genre « t’étais d’accord de venir boire un verre chez moi », « tu m’as chauffé, maintenant il faut aller jusqu’au bout ».
Et au-delà des mentalités, il y a un autre combat important : l’imprescriptibilité des crimes sexuels, notamment pour les viols sur mineurs. J’ai travaillé avec des personnes qui auraient voulu porter plainte, mais le délai de prescription était dépassé. Ce qui crée une sorte de rage, une frustration.

Elle aimerait consacrer son nouveau temps libre aux plus vulnérables à travers un engagement bénévole. (Photo : didier sylvestre)
Au terme de ce parcours, de quoi êtes-vous particulièrement fière?
Fière, c’est difficile. Je pense que j’ai eu beaucoup de chance d’avoir pu travailler dans une institution qui m’a offert une forme de liberté et d’ouverture. Je suis extrêmement reconnaissante envers le Planning, mes collègues, mes patients, qui m’ont accordé leur confiance. J’ai tellement appris avec eux que ça a été un chemin extraordinaire.
C’est pour ça que vous avez choisi de poursuivre en tant que psychothérapeute en libéral?
Oui, je ressentais le besoin de continuer mes consultations. En parallèle, j’aimerais aussi démarrer une activité bénévole avec Médecins du monde ou au dropIn de la Croix-Rouge, au service des plus vulnérables. Après avoir refermé la porte du Planning derrière moi le dernier jour, dans ma voiture, alors que j’étais très triste, je me suis dit « non, c’est ridicule. Sois juste heureuse d’avoir eu la chance de faire ce travail autant d’années avec autant de bonheur ».
Repères
État civil. Anne-Marie Antoine est née le 6 août 1961. Elle a fêté ses 65 ans cet été. Divorcée, elle vit dans le nord du Luxembourg, a deux enfants et deux petits-enfants.
Formation. Après une licence en communication sociale à l’université catholique de Louvain (Belgique), elle choisit de poursuivre en licence de psychologie, puis complète ses études en sciences humaines avec une troisième licence en sexologie.
Engagement. En 1986, elle rejoint le Planning familial en tant que simple vacataire, avant d’être engagée l’année suivante pour l’antenne d’Esch-sur-Alzette, où elle exerce aussi en cabinet libéral. Longtemps à 30 heures hebdomadaires, elle passe à temps plein au Planning en 2012 et stoppe son activité privée.
Loisirs. Adepte de randonnée et amoureuse de sa région, elle aime beaucoup se promener autour du lac de la Haute-Sûre et aussi s’y baigner, loin de la foule estivale. Les voyages occupent également une importante partie de sa vie.