La retraite, l’État y pense pour des raisons budgétaires. Les jeunes actifs rarement. Ceux qui s’en approchent l’espèrent autant qu’ils la redoutent. Dans cette série, des pensionnés du pays racontent leur retraite, pour dépasser les clichés.
Aujourd’hui, nous retournons à Dudelange dans la maison des aînés Grand-Duc Jean. Cette fois, nous avons rendez-vous avec Adèle Portante, 84 ans, qui loge dans la résidence en partageant une chambre avec son époux Paul. Mariée depuis 62 ans, cette arrière-grand-mère a un caractère bien trempé. Dotée d’un humour et d’une sensibilité de tout instant, elle raconte ces 25 dernières années passées en tant que retraitée. Une retraite pas vraiment de tout repos et loin de l’image de carte postale.
Quelle était votre profession?
Adèle Portante : J’ai fait l’école de commerce et j’ai travaillé pendant sept ans dans une très grande librairie, la plus grande de Luxembourg. Je travaillais à la fois dans le bureau et dans le magasin, parce que moi, j’aime tellement les clients… J’ai connu beaucoup de monde. Quand la Grande-Duchesse Joséphine-Charlotte venait, le patron m’appelait pour la servir. « Ne dites pas Votre Altesse, mais Madame », insistait-il à chaque fois. Et puis, tous les ministres, tout ça. Nous étions fournisseurs de la Cour. J’ai beaucoup appris là. Beaucoup, beaucoup.
Mais vous avez fini par avoir votre propre boutique.
Oui. Je me suis mariée, je suis tombée enceinte et j’ai arrêté de travailler jusqu’aux 6 ans de mon fils. Puis une copine, qui avait une boutique, m’a demandé de venir un jour et ça a été rapidement toute la semaine. C’était devenu mon magasin (elle rit). Et ensuite, j’ai monté moi-même un magasin pour enfants ici, à Dudelange. J’ai travaillé pendant 18 ans, puis j’ai arrêté. Mon mari est lui aussi parti en retraite, persuadé qu’en la prenant tous les deux, on pourrait sortir.
Et ça ne s’est pas passé comme ça, en fait.
Non, parce que j’ai dû devenir bénévole pour ma famille.
Bénévole pour votre famille?
Toute petite, j’avais déjà beaucoup travaillé. Maman était toujours malade, alors… J’avais des frères qui étaient de neuf ans plus jeunes. Ça, vous savez, la vie des temps anciens. Mais là, mon père était décédé et ma mère était très malade, alors j’ai décidé de m’occuper d’elle pendant ses dernières années. J’ai trois frères – j’ai eu trois frères –, mais vous savez, les garçons ne sont pas comme les filles (elle rit). J’avais 56 ans, j’aurais voulu continuer à travailler jusqu’à 60 ans, mais je n’ai pas pu. J’ai arrêté et loué mon magasin. C’était très, très dur d’arrêter. Le commerce me manquait tellement, les clients me manquaient tellement… Le premier jour, j’ai téléphoné toute la journée au magasin pour savoir comment ça se passait (elle rit).
Votre retraite n’a donc pas vraiment été de tout repos…
Non. Après ma mère, je me suis encore occupée d’autres personnes de la famille. Puis mon mari m’a dit : « Maintenant, ça suffit, on va profiter ». Mais là, à 70 ans, je suis tombée malade. J’ai eu un cancer, plusieurs opérations. Et puis, la mère de mon mari est décédée en Italie, on a dû aller là-bas pour tout régler, et ensuite il y a eu le tremblement de terre…
Il y a des gens qui sont ici… Je ne vais pas finir comme eux. Quand je vois les gens dans un fauteuil roulant…
C’est quelque chose qui fait peur?
Aujourd’hui, ça va, mais j’ai beaucoup souffert en étant malade, alors j’ai peur des douleurs. Mais ce qui vient, vient. Tout le monde espère fermer les yeux en s’endormant. Ça serait trop joli. Il y en a à qui ça arrive, ici.
Je suis une femme terrible
Qu’est-ce qui vous manque le plus de votre vie professionnelle?
Le métier… et les clients. Moi, j’étais vraiment faite pour le commerce. Toute petite déjà, j’allais chez ma tante servir les clients dans son épicerie. Même ici, quand des vendeurs viennent présenter des vêtements, je leur donne encore des conseils (elle rit). Ça ne me quitte pas.
Vous semblez avoir gardé ce tempérament de commerçante…
(Elle rit) Oui. Je regarde tout. Je suis dans le comité ici aussi. Les gens viennent me demander de vérifier une facture ou un papier. Quand je peux aider quelqu’un, je suis fière. Moi, je veux aider tout le monde. Et puis… je suis terrible, je suis une femme terrible. Je dis toujours : « Si un jour je ne parle plus, il faut s’inquiéter ».
Vous vivez aujourd’hui en maison de retraite avec votre mari. Comment se passe cette nouvelle vie?
On est très bien ici. Ça fait trois ans. Tout le monde est très gentil. On nous a proposé de dormir séparément, mais j’ai dit : « Ah non! » On a deux chambres, mais on reste ensemble. La première année, j’étais le diable (elle rit). J’étais partout. Maintenant, je vois bien que ma force diminue. Lui, c’est un Italien, la testa dura (NDLR : la tête dure). Mais moi aussi. Une fois, pendant l’une de nos disputes, je lui dis : « Défends-toi un peu! » Deux jours plus tard, il tapait du poing sur la table… Je lui ai aussitôt demandé : « Qui t’a donné la permission de taper sur la table? » (elle rit) On se dispute encore, mais on a toujours voulu rester ensemble.
Et la vie sociale, à la retraite, ça se passe comment?
Avant la pension, j’avais beaucoup d’amis, et maintenant, il y en a qui sont déjà décédés… C’est triste. Et puis, il y a aussi des amis, maintenant qu’on est à la maison de retraite, qui ne peuvent plus venir manger à la maison. J’ai fini par arrêter avec ça, mais on formait toujours une belle clique, il y avait toujours une bonne ambiance. C’est la vie.
Le temps qui passe est-il difficile à accepter?
Au début, oui. Si je vous montre une photo de comment j’étais, vous ne diriez pas que c’est moi. Quand je suis arrivée ici pour m’inscrire, il y avait une fête. Les gens reconnaissaient ma voix, mais pas moi. Et on m’a même demandé si je m’étais remariée. J’ai répondu : « Non, c’est mon mari! » On a tellement changé… Avant, je me maquillais un peu plus. Maintenant, un peu de crayon, du Labello… ça suffit.
On est arrivés sur le chemin
Votre niveau de vie a-t-il changé?
Non, pas vraiment. Quand j’ai arrêté, mon mari travaillait encore. J’avais aussi un immeuble et je percevais un loyer. Je n’ai jamais été pour le grand luxe. J’aime les belles choses, mais toujours en faisant attention. Et puis, on a donné aux enfants, parce qu’ils avaient besoin aussi, comme nous. Quand on a un commerce, il faut faire très attention. L’argent qui entre n’est pas tout à vous. Il faut mettre de côté pour les impôts. Ce n’est pas parce qu’on a 1 000 euros le soir qu’on les met dans sa poche.
À quoi ressemblent vos journées?
Je me lève vers 5 h. Je fais encore mon linge. Je joue aux cartes avec mon mari. Je lis, je regarde les émissions où on apprend quelque chose, je téléphone aux amis. Deux fois par semaine, je fais les activités proposées par la résidence. Mon mari dort beaucoup. La journée passe très vite. Ce que je regrette, c’est de ne pas pouvoir sortir toute seule, parce que je marche comme une oie, comme on dit. Je zigzague un peu. Moi, je ne le remarque pas, mais les autres me le disent quand je me tiens à leur bras (elle rit).
Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui approche de la retraite?
S’il doit venir en maison de retraite, qu’il ne vienne pas trop tard. Il faut venir quand on peut encore bouger, profiter des activités et avoir un peu de joie avec les autres.
Quels sont vos projets aujourd’hui?
Des projets… maintenant, rien du tout. Les projets, c’est que la santé reste comme elle est et qu’on puisse vivre encore quelques années. Que les petits-enfants soient en bonne santé. Ici, on ne peut plus faire de grands projets. On est arrivés sur le chemin.