Folie humaine, épouvante, monstres et zombies : au-delà du rendez-vous annuel d’Halloween, l’horreur fait toujours recette aujourd’hui au cinéma, dans la littérature ou les jeux vidéo, en agissant comme un miroir des évolutions de la société.
«L’horreur permet de rendre nos angoisses concrètes, et ça rassure de pouvoir les combattre», souligne Jean-Baptiste Carobolante, historien de l’art et spécialiste du cinéma d’horreur. Il remarque que «le succès des films horrifiques arrive souvent dans des périodes de crise». Plusieurs films d’horreur se sont récemment illustrés dans les salles, à l’image d’Obsession, Backrooms, Sinners, Resident Evil… «La tristesse a toujours été centrale dans le cinéma d’horreur. Et je pense qu’un public plus jeune se reconnaît aujourd’hui dans une forme de mélancolie», constate le spécialiste.
Éric Marti, le directeur général de Rentrak France, entreprise de mesure du box-office, indique que «le cinéma d’horreur a toujours été un genre populaire» même s’il ne représente pas «le gros de la fréquentation en salle». De la même manière, sur le marché du livre, l’horreur «est encore un segment de niche, mais c’est un genre en plein renouveau éditorial» avec «une croissance nette» des ventes, observe Julie Cartier, la directrice générale de Fleuve Éditions, qui compte une collection dédiée à l’horreur, Styx, depuis l’automne 2025. Cette dynamique est en partie portée par «les séries issues des plateformes et les réseaux sociaux depuis deux ans», note Sophie Mousselon, directrice marketing au Livre de Poche, principal éditeur poche du «maître de l’horreur», l’Américain Stephen King.
L’horreur, un «genre politique»
Des auteurs français, comme Maxime Chattam ou Franck Thilliez, dont les romans flirtent avec le genre horrifique, font régulièrement partie des meilleures ventes, bien que l’horreur «pure» peine encore à s’imposer dans les rayons des librairies. Plusieurs d’entre eux ont cependant marqué la rentrée littéraire, à l’image de Je ne suis pas venu apporter la paix, de Nicolas Martin, un «thriller horrifique naturaliste» dans une ferme pyrénéenne coupée du monde.
La question ne se pose pas dans le monde du jeu vidéo, où la popularité du genre est une histoire qui dure. En témoignent la trentaine de jeux issus de la franchise Resident Evil depuis son premier titre en 1996. Si les années passent et que certains archétypes ont la peau dure – tels que les tueurs en série, les morts-vivants ou les vampires –, les messages de fond, eux, évoluent. «C’est un genre politique, de transgression et de franchissement des interdits. Dès que la société se transforme, les normes changent et les transgressions aussi», analyse Matthieu Letourneux, professeur de littérature à l’université Paris-Nanterre.
«Besoin de réalisme»
De son côté, Jean-Baptiste Carobolante cite l’exemple de la crise des années 1930, durant lesquelles des films allemands témoignent de la «crainte d’une société qui bascule» avec la montée de la dictature nazie. Aux États-Unis, l’augmentation de la couverture médiatique des faits divers dans les années 1960-1970 a fortement inspiré le contenu des films horrifiques durant cette période, d’après les travaux de plusieurs chercheurs anglo-saxons. «À notre époque, on retrouve toujours les figures classiques de l’horreur, mais les spectateurs ont un besoin de réalisme, de croire en la souffrance des personnages», poursuit l’historien.
The Substance, lauréat du prix du scénario au festival de Cannes en 2024, en est un exemple. Sa réalisatrice, Coralie Fargeat, s’attaque dans ce film au sous-genre du «body horror», qui se manifeste par des transformations du corps humain, dont le réalisateur canadien David Cronenberg est l’un des représentants majeurs. En littérature, des autrices, notamment sud-américaines, «utilisent le genre pour parler de féminisme et de rapports de domination», constate Delphine Valentin, des éditions Rivages. La masculinité toxique trouve quant à elle sa place à l’écran avec la tendance de l’«incel horror» (pour «célibataire involontaire»), montrant souvent la monstruosité des hommes frustrés de ne pas avoir de succès auprès des femmes, comme c’est le cas dans Obsession.
Si le succès de l’horreur ne connaît pas de frontières, force est de constater que la grande majorité des films, séries, livres et jeux vidéo proviennent des États-Unis – ainsi que de pays asiatiques comme le Japon ou la Corée du Sud. À l’heure actuelle, l’industrie du cinéma français, par exemple, se montre encore frileuse pour ce type de productions. Et ce, malgré le succès de Kraken en septembre, qui a dépassé les 100 000 entrées pour sa première semaine d’exploitation, réalisant le meilleur démarrage pour un film d’horreur français depuis 25 ans, selon son distributeur.