EXPOSITION Les mathématiques et l’art font bon ménage au Cercle Cité. C’est ce que montre l’exposition «Shapes», qui souligne le lien pas toujours évident entre ces deux disciplines.
La nouvelle exposition du Cercle Cité interroge derrière des œuvres simples en apparence les liens entre les mathématiques – les sciences en général – et l’art. Et ceux-ci n’ont rien d’évident. D’un côté, «Shapes – Beyond Geometry» «essaie de rendre les maths plus vivantes», explique le mathématicien Hugo Parlier, l’un des quatre commissaires de l’exposition. De l’autre, elle remet au centre du sujet le rôle des sciences dans la réflexion et la création artistique. Depuis le génie de Léonard De Vinci, on pourrait citer pléthore d’exemples. Mais au Cercle Cité, on ne parle que d’art contemporain, pratiqué notamment par des artistes certes reconnus, mais encore jeunes pour la plupart.
Les deux œuvres qui ouvrent l’exposition, pourtant, sont signées des références absolues de l’abstraction géométrique, à savoir, Vera Molnár (1924-2023) et François Morellet (1926-2016). Deux figures historiques qui ont marqué l’histoire de l’art au XXe siècle, et dont la présence ancre l’exposition dans une logique très concrète : le diptyque de la Franco-Hongroise rappelle qu’elle a été la première artiste à générer de l’art par ordinateur, tandis que le tableau de Morellet souligne «la notion de système», avec des «lignes calculées et placées de manière aléatoire sur la toile», indique le mathématicien et commissaire Bruno Teheux.
Selon Hugo Parlier, les artistes et les scientifiques ont en commun que leurs travaux naissent d’une «recherche continuelle» : «Chercheurs et artistes sont plongés dans une quête constante. Ils n’ont pas peur de l’incertitude, de l’inconnu, de ce qu’on ne comprend pas. Les chercheurs, comme les artistes, ne savent pas toujours ce qu’ils ont devant eux.» L’exposition cache alors autant de manières de mettre les sciences au service de l’art qu’il y a d’artistes exposés : soit 14, pour un total de 24 œuvres. Qu’on ne saisisse pas tout le processus ou le message n’a ainsi rien de repoussant. C’est la nature même de cette exposition.
Enjeux actuels
On peut, à titre d’exemple, opposer le travail du plasticien hongrois Attila Csörgő et celui de l’artiste belge Els Vermang, tout en les considérant complémentaires. Le premier présente une œuvre conçue selon une technique d’ingénierie complexe, mais ludique : une structure faite de fils, de poulies et de bouts de bois est actionnée à l’aide d’une pédale et assemble lentement un polyèdre. Csörgő est «moins intéressé par le dimension esthétique de l’art que par les notions de mouvement et de transformation des formes», note Bruno Teheux. Pour Els Vermang, les formes et les motifs de ses œuvres textiles pourraient se suffire à eux-mêmes; derrière ces toiles, pourtant, il y a une large part de «travail numérique» et une volonté de «donner du sens à l’opposition entre le monde spirituel et les connaissances scientifiques». Autant dire un processus alambiqué pour qui n’est ni artiste ni scientifique.
Loin de s’enfermer strictement dans des considérations de laboratoire, l’exposition «Shapes» intègre à sa réflexion des enjeux actuels. La collaboration entre le sculpteur français Ulysse Lacoste et le mathématicien Rémi Coulon explore les possibilités renversantes de la géométrie avec une technique strictement artisanale, tandis que les Life Lines de Bruno Teheux et Hugo Parlier convoquent à la fois la création humaine et les algorithmes. Cette œuvre, en deux volets, invite d’abord le visiteur à tracer une forme libre sur une tablette, qui se colorie automatiquement puis sera projetée aléatoirement dans un autre espace de l’exposition.
Nature et magie
Parmi les thématiques actuelles explorées dans «Shapes», l’écologie occupe une place de choix, que ce soit à travers les minéraux exposés sous verre ou représentés au mur (la pyrite photographiée par Marina Gadonneix dans un projet commun avec le chercheur Victor Rambaud), ou le projet fascinant de la Luxembourgeoise Justine Blau autour de la bulle de savon. Son travail comprend un volet à la croisée des «possibilités scientifiques» et de la «magie», explique-t-elle, avec l’installation d’une bulle de savon sous une cloche en verre, le but étant qu’elle reste intacte jusqu’à la fin de l’exposition.
Mais la plus belle et fascinante des œuvres en lien avec l’écologie est la collection de cyanotypes réalisés par Manon Lanjouère, en apparence des microorganismes immortalisés dans des cadres, en réalité des imprimés d’objets polluants retrouvés au fond de la mer : bouteilles et bouchons en plastique, touillettes à café… Le geste est fort, évocateur, ironique, et valide la remarque d’Hugo Parlier qui dit que, dans l’art et dans les sciences comme dans la nature, «c’est toujours de la simplicité que naît la complexité».
Jusqu’au 17 janvier 2027. Cercle Cité – Luxembourg.