À vendre : 3 800 hectares de landes, forêts et prairies dans le nord de l’Angleterre, propriété d’un lord. Ce domaine pourrait devenir l’un des plus grands sanctuaires de biodiversité du pays, si l’organisation Wildlife Trusts arrive à réunir 30 millions de livres avant octobre.
Perché sur une colline de Simonside tapissée du violet de la bruyère et du vert des fougères, à une cinquantaine de kilomètres au nord de Newcastle, Duncan Hutt, spécialiste de la conservation de la nature, imagine déjà à quoi pourrait ressembler d’ici quelques années le Rothbury Estate, aussi étendu que le centre de Londres ou que la ville d’Athènes.
«Nous pourrions planter des arbres dans les vallons, restaurer les tourbières», zones humides riches en biodiversité, ou créer des pâturages boisés avec des bovins, énumère-t-il en surplombant le domaine. Pour avoir le terrain, il faut y mettre le prix : 30 millions de livres (environ 35 millions d’euros).
La mise en vente du Rothbury Estate à l’été 2023 a créé la surprise dans la région. Et pour cause, ce domaine, principalement utilisé pour la chasse aux oiseaux sauvages, était dans la famille des ducs de Northumberland depuis près de 700 ans. Il s’agit de la plus grande vente de terres en Angleterre depuis trente ans.
«C’est une occasion unique dans une vie», s’enthousiasme Peter Batchelor, qui dirige le projet d’acquisition par Wildlife Trusts. L’organisation a déjà acquis une partie du domaine en octobre 2024, et le fils de l’actuel duc, Max Percy, a accepté de lui laisser deux ans afin de réunir les fonds pour acheter l’intégralité.
L’organisation Wildlife Trusts, qui a lancé une campagne de financement participatif, a récolté à ce jour 21,2 millions de livres (24,7 millions d’euros) sur les 30 millions nécessaires d’ici octobre. Quelque 23 000 personnes ont contribué, «certaines ayant donné cinq livres et d’autres cinq millions», souligne Peter Batchelor.
Ici, nous avons randonné, pique-niqué, campé. C’est un endroit merveilleux
Si la collecte échoue, l’organisation craint que le domaine soit morcelé et que les parcelles soient exploitées à des fins commerciales. «Nous étions très inquiets quand nous avons appris la vente», raconte Katy Nickolls, qui vit au pied des collines depuis 30 ans.
«Ici, nous avons randonné, pique-niqué, campé. C’est un endroit merveilleux, et j’aimerais que mon petit-fils en profite», ajoute cette retraitée. Avec l’organisation Women’s Institute de Rothbury, elle a récolté plus de 2 000 livres pour le projet.
Le célèbre naturaliste David Attenborough a également apporté son soutien dans une vidéo, qui a fait bondir les dons : un million de livres récoltés en une semaine.
Selon un rapport publié en 2023 par des ONG, le Royaume-Uni est «l’un des pays où la nature a été la plus appauvrie sur la planète», principalement à cause de l’exploitation intensive des terres agricoles, qui occupent 69 % du territoire.
«Ce qui est intéressant avec Rothbury, c’est la taille et l’intégrité» du domaine, souligne Katy Barke, chargée de sa restauration, qui observe à l’aide de ses jumelles des alouettes survolant une prairie fleurie.
Les espèces présentes – écureuils roux, coucous, lièvres et papillons – pourront ainsi continuer à circuler d’un habitat à l’autre et prospérer, dit-elle. Le projet pourrait favoriser le retour de la martre des pins ou l’aigle royal, présents dans la région.
Et l’introduction de castors permettrait de créer des bassins fourmillant d’insectes et invertébrés, tout en renforçant la résistance aux inondations, rendues plus fréquentes par le changement climatique.
Wildlife Trusts veut également inciter la douzaine d’agriculteurs sur le domaine, principalement éleveurs de brebis, à adopter des pratiques plus respectueuses de l’environnement, avec moins de pesticides et d’engrais chimiques dans leurs pâturages.
Là où la protection de la nature reposait surtout sur la création de réserves naturelles au siècle précédent, il y a aujourd’hui une volonté de «changer d’échelle et d’impliquer les populations locales», explique Andrew Suggitt, professeur d’écologie à l’université de Northumbria.
L’organisation promet aussi de transformer une ancienne voie ferrée traversant les terres en piste cyclable et sentier de randonnée.
Le changement de propriétaire a pu susciter «un peu de nervosité», reconnaît Sophie Bulgin, cheffe de projet sur le domaine, qui abrite aussi des trésors archéologiques comme des gravures rupestres du Néolithique.
Certains habitants se sont inquiétés de la réintroduction d’animaux sauvages comme le bison. Mais une telle proposition ferait l’objet d’une «concertation», assure Wildlife Trusts.
L’ambition du projet ne s’arrête pas là : le domaine de Rothbury est bordé de terrains où sont menés des projets similaires et dont les propriétaires rêvent de créer un corridor de biodiversité long de 65 kilomètres, jusqu’à la mer du Nord.