Depuis 2009, Schëppe Siwen met le feu partout où il passe avec sa folk chantée en luxembourgeois, teintée de punk et de folie. Mais derrière ce lâcher-prise fédérateur se cache un groupe aux solides convictions et aux folles ambitions.
On peut les voir dans une fête de village, dans un festival metal en Roumanie ou à l’Atelier, entièrement acquis à sa cause : Schëppe Siwen et ses dix membres ne font pas la fine bouche, pourvu qu’il y ait l’ivresse de la scène qu’ils habitent entièrement avec leur folk survitaminée. Ambassadeur du luxembourgeois et partisan d’une musique qui se veut aussi festive que rassembleuse, voilà plus de 15 ans que le groupe agite les foules tout en continuant à rêver haut et fort. À preuve : le 6 mars, ils investiront la Rockhal avec leur cinquième et nouvel album, Bohemian Folk Circus, sortie appuyée par un show total entre cirque, comédie musicale et fête foraine, impliquant une quarantaine de personnes. Ça valait bien quelques confidences de son leader, chanteur et violoniste.
Un concert à l’Atelier en 2024, et un spectacle prévu à la Rockhal en 2027… Schëppe Siwen est-il monté en gamme?
Jean-Marc «Jojo» Wagner : C’est vrai que l’on est devenu plus professionnel. Disons que l’on ne fait plus de simples concerts, mais plutôt des productions, avec toute la technique qui va avec. On est accompagné d’une équipe qui gère la scène, les lumières, le son… On est arrivé à un stade où l’on ne peut plus juste être des musiciens qui rêvent d’aventures! D’ailleurs, tous nos cachets sont réinvestis dans le matériel et redistribués à ceux qui nous suivent sur les routes. De toute façon, on aurait difficilement pu vivre de notre musique. Survivre, à la limite.
Il y a aussi le festival Dranouter, en Belgique, qui arrive, véritable vitrine européenne du folk. Y figurer, est-ce une nouvelle preuve de votre développement?
Oui, c’est une victoire supplémentaire. Imaginez : le festival existe depuis 50 ans et l’on est le premier groupe du Luxembourg à y jouer, et en luxembourgeois! On aurait pu chanter en anglais ou en allemand, pour s’ouvrir à un marché plus vaste. Mais on aime cette langue, défendre une diversité, un folklore… On se sent bien là-dedans. Évidemment, c’est un frein, mais on arrive quand même à ne pas tourner en rond, à sortir des frontières. On en est fiers.
Malgré vos concerts dans toute l’Europe, vous continuez à jouer à domicile, dans des rendez-vous plus restreints. Est-ce important de rester connectés à vos origines?
Mais Schëppe Siwen, ce n’est pas que de la musique : on cherche à rassembler les gens, à leur donner du bon temps dans un monde de plus en plus polarisé. Cette union et cette humanité se trouvent partout, qu’importe la taille et la renommée d’un festival. Et quand on joue dans des endroits plus confidentiels, on voit tous ces gens qui s’activent, ces bénévoles qui mettent leur cœur et leur âme au service d’un projet. Il faut défendre cette joie de vivre, ce partage… En tout cas, l’année dernière, chaque concert au Luxembourg était presque complet. Peut-être que les gens se reconnaissent dans cette démarche.

(Photo : kary barthelmey)
On aime le luxembourgeois, défendre une diversité, un folklore…
Justement, selon vous, comment Schëppe Siwen est-il perçu au Grand-Duché?
Je n’en ai aucune idée (il rit). Je dirais que le public sait qu’avec nous, on peut faire la fête. Il y a toujours du monde, une bonne ambiance… Il faut dire qu’au début, on n’était pas très sérieux : on buvait, on chantait et dansait comme ça venait. Ça a dû jouer pour notre renommée! D’ailleurs, aujourd’hui encore, il y a des gens qui viennent à nos concerts juste pour se lâcher. Ils n’ont besoin que de rythme et d’alcool! Mais heureusement, il y en a d’autres qui apprécient aussi ce que l’on est devenu : une formation professionnelle et de qualité. Sans oublier qu’un groupe luxembourgeois, pour peu qu’il ait du succès, sera toujours défendu à domicile. Les outsiders sont toujours aimés!
Et à l’étranger? On imagine que la langue luxembourgeoise peut intriguer…
On a joué un peu partout en Europe et, sincèrement, je pense que les gens s’en foutent totalement que l’on vienne d’un petit pays et que l’on chante dans une langue particulière. Ce qui importe pour eux, c’est l’énergie, la complicité, le lâcher-prise… Et puis, notre musique n’a rien de complexe, n’est pas difficile à digérer. Au contraire, elle est populaire, universelle, et personne n’y résiste! On était il y a quelque temps en Roumanie à l’occasion d’un festival de metal, et tout le monde s’est joint à la fête. Là, ce n’est plus une question de style, mais d’ambiance.
Malgré tout, quelle remarque entendez-vous le plus souvent?
Au début, en Allemagne, les gens considéraient que l’on chantait dans un dialecte, et ça, ils n’aimaient pas. On pouvait entendre des trucs du genre : « Ils ne peuvent pas chanter en allemand comme tout le monde! » (il rit). Mais aujourd’hui, d’après les retours que l’on a depuis l’étranger, le luxembourgeois n’est plus considéré comme une langue à part. Après, encore une fois, le public ne bloque pas dessus : sur scène, il y a beaucoup d’instruments et de bruit. Même au Luxembourg, je ne suis pas sûr que les gens comprennent tout le temps ce qui se passe… et ce qui se dit!

(Photo : dani reuter)
Schëppe Siwen a fait deux chansons en anglais et une en français. Dans ce sens, avez-vous été tenté de chanter dans une autre langue?
Non, car derrière ces chansons, il y a des histoires : par exemple, l’une a été créée pour la Coupe du monde de hockey sur glace de Division III, qui s’est tenue au Luxembourg en 2014; une autre a été réalisée en collaboration avec le ministère de l’Éducation nationale… Au final, ces projets m’ont révélé une chose : j’ai plus de facilité à écrire en luxembourgeois et j’en retire plus de plaisir. Je peux jouer avec les mots et les sonorités, mieux en tout cas qu’avec l’anglais et le français.
Dans ce sens, vous voyez-vous comme un ambassadeur du luxembourgeois à l’étranger?
Peut-être, mais Schëppe Siwen surfe avant tout sur le côté festif de sa musique. Le texte est en surplus, même si, il faut le dire, je me donne du mal pour créer des paroles profondes, raconter des histoires. Mais au final, ce n’est pas primordial. Ce n’est pas le cas pour les groupes où tout repose principalement sur les textes. Pour eux, ça peut devenir vite compliqué de chanter hors des frontières.
Notre musique est populaire, universelle, et personne n’y résiste!
Votre groupe a toujours été engagé dans différentes causes. Est-ce que ces convictions ne se diluent pas, justement, dans votre musique, festive à souhait?
Mais je crois que l’on peut toucher beaucoup plus de monde de cette façon informelle, alors que si on arrive avec le doigt en l’air en disant « faites ça, pensez comme ça », ça marche moins bien. Bon, après, il faut garder le rythme, car infuser des idées, ce n’est pas un sprint mais un marathon. Il faut que les gens se reconnaissent dans le projet, le suivent, grandissent avec. C’est aussi pour cela que le groupe se voit comme quelque chose de rassembleur, sans étiquette politique. Juste offrir un contrepoids à la colère, à la peur et à la nervosité ambiantes.
Il y a un terme qui revient souvent chez vous, jusqu’au titre de votre dernier album : « liberté ». Pourquoi?
Oui, Richtung Fräiheet célébrait la puissance de la liberté, et ce, sous toutes ses formes, entre extase et raison. C’était un appel à embrasser la vie avec audace et à se battre avec passion pour ce qui compte vraiment. Le prochain dépassera cette thématique et plongera dans le grand cirque sociétal avec, au bout, l’envie que les choses changent en bien. Il faut dire que chaque membre du groupe travaille dans le social. Ça fait sens : on ne pourrait pas prôner des valeurs comme la tolérance ou le vivre-ensemble et, une fois en dehors de la scène, aller bosser dans une banque…
En mars, justement, vous sortez Bohemian Folk Circus, avec un spectacle à la croisée de la fête foraine et du cirque. Est-ce aussi une manière d’être plus libre, artistiquement parlant?
C’est cela. On voulait dépasser les limites de la musique, et c’est pourquoi on va mettre en place un show qui ressemble à une pièce de théâtre ou à une comédie musicale. Il y aura des actes, des intermèdes, des personnages, des histoires… Au total, sur scène et en coulisses, on sera une quarantaine! On n’a clairement pas lésiné sur les moyens pour mettre en valeur les messages qui nous tiennent à cœur.
Avez-vous finalement des limites?
On a toujours été des rêveurs. C’est d’ailleurs ce qui nous porte, nous fait tenir depuis toutes ces années. Oui, avec nous, ça peut aller très loin! Des fois, c’est tellement fantasmé qu’on n’ose pas en parler autour de nous… En tout cas, ça doit faire rigoler ceux qui nous ont vus au tout début : avec ce qu’on se mettait avant et sur scène, on nous donnait peu d’espérance de vie (il rit). Mais ils ont eu tort : Schëppe Siwen est toujours là et compte bien rester encore un peu.
Quelques dates
2 août Festival Fonnefeesten (Lokeren, Belgique)
8 août Dranouter Festival (Belgique)
9 août e-Lake Festival (Echternach)
15 août Pellenzer Open Air Festival (Plaidt, Allemagne)
8 septembre Schueberfouer Am Stall (Luxembourg)
6 mars 2027 Rockhal (Esch-Belval)