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[Cinéma] Quand le ballon crève l’écran


(Photo : lorimar productions)

La Coupe du monde a démarré : place aux dribbles, aux cris et aux frissons. Au cinéma aussi, le football sait marquer en pleine lucarne. Petit coup dans le rétro.

Filmer le match : une question de mise en scène

Le football arrive au cinéma presque avec le cinéma lui-même. Un terrain offre un mouvement, une foule, un héros en short et un drame collectif. Bémol : un match s'avère difficile à filmer. Vu de trop loin, il ressemble à une masse nerveuse. Vu de trop près, la caméra perd la tactique, la passe qui s'ouvre deux secondes avant d'exister. Très tôt, le cinéma anglais prend le foot comme sujet. Dans Harry the Footballer (Lewin Fitzhamon, 1911), un joueur est kidnappé avant le grand match et doit être sauvé pour inscrire le but décisif – le foot, un carburant du suspense.

 

The Cats' Cup Final (Arthur Melbourne Cooper, 1912), avec ses chats-jouets, invente le match comme gag d'animation. Du côté de The Rival Captain (Ethyle Batley, 1916) il y a le rapt et le sauvetage, mais aussi une cinéaste pionnière aux commandes : la première réalisatrice britannique de l'histoire s'empare du thème du ballon rond. Quant à The Ball of Fortune (Hugh Croise, 1926), il fait entrer la gloire galloise Billy Meredith dans la fiction – le footballeur réel est un bel argument publicitaire.

 

Chaque pays filme selon sa culture footballistique. En Angleterre, The Arsenal Stadium Mystery (Thorold Dickinson, 1939) transforme Highbury en scène de crime où les joueurs sont des suspects et où la pelouse ressemble à un tapis de billard inquiétant. En Italie, Gli eroi della domenica (Mario Camerini, 1952) puis L'allenatore nel pallone (Sergio Martino, 1984) installent une autre tradition : celle de la «commedia all'italiana» où le calcio est un opéra populaire, composé de combines et de mauvaise foi nationale. La France regarde elle le foot par la satire. Avec Guy Roux dans l'équipe (en tant que conseiller technique et sportif), Coup de tête (Jean-Jacques Annaud, 1979) montre un ailier droit et bien plus : une ville tenue par son club, son usine et son notable.

Techniquement, le cinéma a quatre solutions. Un, filmer le match comme une lutte, avec montage cut et gros plans. Deux, filmer autour du match, les vestiaires, les tribunes… Trois, exagérer l'artifice, comme Siu lam juk kau (Stephen Chow, 2001), où un tir renvoie à une météorite. Quatre, ne suivre qu'un joueur, surtout quand il arrête de jouer, à l'instar de Fußball wie noch nie (Hellmuth Costard, 1971) avec George Best, puis Zidane, un portrait du XXIe siècle (Douglas Gordon et Philippe Parreno, 2006). Le match en tant que tel s’éclipse – il reste l'attente, la respiration et la solitude du champion. Au lieu de capturer le football en entier, le cinéma choisit son angle d'attaque. Comme un bon milieu de terrain.

Le footballeur, un personnage de cinéma

Le cinéma aime les footballeurs parce que ce sont des personnages de cinéma : révélation précoce, gloire planétaire, blessure, chute, rédemption, scandale... Pelé : Birth of a Legend (Jeff Zimbalist et Michael Zimbalist, 2016) choisit la voie de l'icône : Pelé y est moins un homme qu'une idée du Brésil, la «ginga» en tant que style et la grâce comme revanche sociale. Maradona - La mano de Dios (Marco Risi, 2007) tire plutôt vers le mélodrame : il est question d'excès, de génie et de dévoration. Et Maradona by Kusturica (Emir Kusturica, 2008) ne cherche même pas à calmer le mythe, au contraire, il l'amplifie, le politise et le fait danser avec la révolution.

 

On peut toutefois lui préférer, en contrechamp, Diego Maradona (Asif Kapadia, 2019), qui fait de l'archive un thriller intime : Naples y est une cage dorée, la gloire une drogue, et le footballeur un personnage scindé entre le miracle populaire et l'autodestruction programmée. Dans un registre moins individuel mais tout aussi mythologique, Das Wunder von Bern (Sönke Wortmann, 2003) raconte la Coupe du monde 1954 comme une histoire de reconstruction allemande – le football aide un pays à se remettre en scène. Mais le film de foot le plus «maradonien» n'est pas un biopic. È stata la mano di Dio (Paolo Sorrentino, 2021) fait de Maradona une force du destin : il est hors champ, et pourtant il change la vie du jeune héros. C'est la magie du foot au cinéma : aussi absent soit-il, le joueur peut occuper tout l'écran mental.

 

Les footballeurs passés devant la caméra compliquent encore plus le jeu. Escape to Victory (John Huston, 1981) aligne Pelé, Bobby Moore, Osvaldo Ardiles et d'autres joueurs aux côtés de Michael Caine et Sylvester Stallone : film de guerre, film de prison, film de match, et un Pelé qui peut rendre crédible une bicyclette plus facilement que «Sly» un poste de gardien. Cantona, dans Looking for Eric (Ken Loach, 2009), joue son propre fantôme bienveillant : davantage qu'une star, il est comme un moyen de survie pour un postier en miettes.

 

Raconter la société par le sport

 

Si le football s'accorde au cinéma, c'est aussi parce qu'il résout un problème de scénariste : il rassemble des individus qui n'auraient aucune raison de se parler. Un match met dans le même cadre l'ouvrier, le patron, l'enfant, l'exilé, le policier, le commentateur et l'oncle qui explique le hors-jeu et la vie en enchaînant les poignées d'olives à l'apéro. Le foot est un accélérateur de classes sociales. Dans My Name Is Joe (Ken Loach, 1998), entraîner une petite équipe à Glasgow est une manière de tenir debout quand tout s'effondre. Dans Rudo y Cursi (Carlos Cuarón, 2008), deux frères quittent les plantations de bananes pour le mirage professionnel – le ballon rond promet l'ascension.

 

Le supporter est l'autre grand personnage. Dans Fever Pitch (David Evans, 1997), soutenir Arsenal est une trop grande obsession, qui est parfois compatible avec l'amour et parfois vraiment non. The Van (Stephen Frears, 1996) situe son euphorie autour de l'Irlande d'Italia 90 – non, il n'y a pas besoin d'être sur le terrain pour être transformé par une Coupe du monde. Green Street Hooligans (Lexi Alexander, 2005), avec de vrais morceaux de hooligans dedans, explore le hooliganisme comme une initiation. Quant au foot féminin, Bend It Like Beckham (Gurinder Chadha, 2002) parle autant de frappes enroulées que d'identité britannique, de famille sikhe et d'émancipation.

 

Situé pendant la révolution iranienne, Offside (Jafar Panahi, 2006) fait du match un acte de désobéissance pour les femmes, alors que Comme des garçons (Julien Hallard, 2018) relit les débuts du foot féminin français. The Golden Vision (Ken Loach, 1968) et Another Sunday and Sweet F.A. (Michael Apted, 1972) ramènent quant à eux le ballon à sa base populaire : les supporters d'Everton happés par leur club, les matchs amateurs du dimanche, les arbitres exposés aux frustrations. Plus sombre, The Two Escobars (Jeff Zimbalist et Michael Zimbalist, 2010) montre que le foot peut devenir le miroir d'un pays entier, quand la Colombie des années 1990 mélange la sélection nationale, l'argent sale, la gloire sportive et la tragédie politique.

Plus loin que le stade

 

Dans les pays où il est partout, le football entre même par la fenêtre. Un personnage porte un maillot, une radio crache un score, un père hurle contre l'arbitre, et soudain tout un monde existe. Delphine 1, Yvan 0 (Dominique Farrugia, 1996) pousse l'idée jusqu'à la blague conceptuelle : une histoire de couple commentée comme un match par Thierry Roland et Jean-Michel Larqué. Les comédies françaises ont souvent pris ce sport comme réserve à caricatures. 3 Zéros (Fabien Onteniente, 2002) fait du milieu une foire aux agents et aux rêves de transfert.

Didier (Alain Chabat, 1997) va plus loin : un chien devenu homme peut sauver une équipe, et le match final, qui s'étend sur la durée, apparaît comme le climax du film. Plus complexe : United Passions (Frédéric Auburtin, 2014), improbable film de prestige consacré à l'histoire de la FIFA, avec Tim Roth en Sepp Blatter. Au lieu de pointer la caméra sur le peuple, le jeu ou les tribunes, il filme l'institution en train de se rêver héroïque. Largement financé par la FIFA, puis rattrapé par le scandale de corruption de 2015 au moment de sa sortie américaine, le film est devenu un cas d'école d'autogoal culturel : une fresque officielle qui voulait célébrer le football mondial et qui a surtout révélé le gouffre comique entre le ballon vivant et les bureaux qui prétendent le posséder.

 


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