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[Musique] L’Eurovision éprouvée par la polarisation


(Photo : afp)

Terrain d’enjeux géopolitiques, l’Eurovision, à deux semaines de sa 70e édition, connaît une crise sans précédent. Dans le viseur, Israël et son diffuseur, entraînant une vague de boycotts et de critiques. Mais où cela va-t-il s’arrêter?  

Il avait vu le jour pour rapprocher les peuples, mais à la veille de son 70e anniversaire, le concours de l’Eurovision, grand-messe musicale sans frontières, affronte l’une de ses plus graves crises et un appel au boycott de plus de 1 000 artistes. Si en 2018, 43 pays y participaient encore à Lisbonne, au Portugal, ils ne seront plus que 35 à tenter de décrocher la timbale huit ans plus tard à Vienne, en Autriche, le 16 mai. Ce contingent limité s’explique par un effet domino étalé sur plusieurs années.

La Hongrie de Viktor Orbán a claqué la porte en 2020 d’un concours sans doute trop progressiste pour elle, puis le Bélarus a été suspendu pour propagande et la Russie exclue après l’invasion de l’Ukraine en 2022. Si d’autres États sont partis faute de moyens financiers, comme la Macédoine du Nord, le boycott coordonné de cinq diffuseurs pèse lourdement sur l’édition 2026. En désaccord avec la participation d’Israël, l’Espagne, début décembre, a ainsi annoncé qu’elle ne la diffuserait pas. 

Or c’est un «Big Five», comme l’on désigne dans le jargon de l’Eurovision les cinq gros payeurs qui bénéficient d’un accès automatique à la finale. Dans la foulée, l’Irlande, les Pays-Bas, la Slovénie et l’Islande ont aussi décidé de bouder le programme. Sanctionner la Russie a créé un précédent et «alimenté un débat devenu majeur aujourd’hui», analyse Christina Öberg, qui a publié plusieurs travaux sur la manière dont l’Eurovision est devenu, malgré lui, un terrain de tensions géopolitiques. 

La Suisse fait machine arrière

Certains se demandent, dit-elle, «pourquoi la même chose n’a pas été faite avec Israël». Dans ce sens, la semaine dernière, plus d’un millier de musiciens à travers le monde parmi lesquels des artistes ou groupes célèbres comme Massive Attack, Peter Gabriel, Roger Waters (ex-Pink Floyd) ou Sigur Ros ont signé un appel pour que soit exclu le diffuseur public israélien KAN, «qui s’est rendu complice des crimes contre l’Humanité commis par Israël».

Si d’autres pays se retirent, ce sera une sorte de mort lente

Ils reprochent à Israël la conduite de la guerre menée à Gaza, en représailles à l’attaque du 7 octobre 2023 par le mouvement islamiste palestinien Hamas sur son sol. L’Union européenne de radio‑télévision (UER), organisatrice, avait par le passé défendu l’israélien KAN, en estimant qu’il respectait tous les critères d’indépendance requis. Mais elle a modifié les règles de vote du public, en raison des accusations de manipulations en faveur de la candidate israélienne l’an dernier.

«Si d’autres pays se retirent, ce sera une sorte de mort lente : il faut un certain nombre de participants pour que le concours garde son sens pour tout le monde», estime Christina Öberg, professeure à l’université Linné, en Suède. L’Autriche, pays hôte cette année, a qualifié tout boycott culturel de «stupide et vain». Oubliant, selon l’historien de l’Eurovision croato-australien Dean Vuletic, qu’elle avait été «la première à l’utiliser dès 1969 à Madrid, à cause de la dictature de Franco».

Vague d’empathie pour le Danemark 

Plus qu’un concours de chant, l’Eurovision a toujours été un outil d’influence majeur, qui sert à faire passer des valeurs, de l’avis de tous les analystes. Les artistes défilant sous leur drapeau et sa diffusion en direct en fait une tribune de choix, amplifiée par les réseaux sociaux. Or, avec 166 millions de téléspectateurs revendiqués en 2025, l’enjeu financier est important pour le télé-crochet, devenu une marque à protéger.

«C’est quand l’UER a commencé à faire venir des sponsors à la fin des années 1990, à créer des produits dérivés, à organiser le concours dans de plus grandes salles et à vendre des billets au public qu’elle a pris des mesures pour éviter tout dommage à l’image du concours», rappelle Dean Vuletic. Avec, de surcroît, un nouveau terrain de tensions cette année : «Les projecteurs seront braqués comme jamais» sur le Danemark, à cause de la «situation avec le Groenland et Donald Trump», estime Lisanne Wilken, de l’université d’Aarhus.

Les revendications du président américain sur ce vaste territoire arctique sous souveraineté danoise a soulevé un vent d’inquiétude et de résistance au sein de l’Union européenne. À l’ouverture des paris, les spécialistes misaient sur une vague d’empathie dont pourrait bénéficier le candidat danois.

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