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[Cinéma] Retour vers les «eighties»


Emmené par François Damiens, «Police Flash 80» recrée l'ambiance des polars de la décennie, sur un ton rétro-rigolo. (Photo : julien panié)

Avec Police Flash 80, actuellement en salles, Jean-Baptiste Saurel replonge, comme son titre l’indique, dans les années 1980. Une décennie qui, depuis une quinzaine d’années, ne cesse de revenir au cinéma.

Le futur, c’était hier

Le cinéma du XXIe siècle est une incroyable machine à remonter le temps qui ne s’arrête pas de retourner dans les années 1980. Ce revival répond à une «règle des trente ans», car, à intervalles d’une génération, les tendances d’une époque révolue refont surface. Les années 2010 et 2020 ont ainsi vu des séries imprégnés d’ADN «eighties», avec Stranger Things en tant que phénomène mondial, pendant que le cinéma multipliait les suites tardives, mais pas trop non plus, et les reboots de «classiques», de la saga Mad Max (George Miller, 1979-2024) jusqu’à Blade Runner (Ridley Scott, 1982). Au-delà des franchises ressuscitées, c’est une esthétique que ravive une génération de cinéastes, un parfum, une touche, une atmosphère, des codes, comme c’est le cas avec J.J. Abrams et son Super 8 (2011) en forme de lettre d’amour au cinéma de Steven Spielberg et à sa société de production, Amblin. L’intrigue se déroule sur le fil temporel, en 1979, mais le film fait des clins d’œil aux années 1980 à tout bout de champs-contrechamps. On y croise E. T. (Steven Spieberg, 1982), Poltergeist (Tobe Hooper, 1982) ou The Goonies (Richard Donner, 1985), des enfants à vélo, des torches dans la nuit et de l’émerveillement… Il s’agit d’une madeleine proustienne trempée dans les effets visuels du nouveau siècle.

Spielberg à son tour s’amuse comme l’enfant qu’il est toujours avec Ready Player One (2018) et pas moins de 101 références répertoriées à l’écran, comme des sagas par-ci par là, Gremlins (Joe Dante, 1984-1990), Batman (Tim Burton, 1989-1992) ou Back to the Future (Robert Zemeckis, 1985-1990), mais c’est surtout la compilation cinoche de celui qui cristallise les «eighties». Au-delà du jeu de piste, le réalisateur célèbre la pop culture rétro : il n’y a pas d’âge pour dire au revoir à sa jeunesse, comme il n’y en a pas non plus pour aller la revoir. La nostalgie se loge aussi dans Bumblebee (Travis Knight, 2018), spin-off de la saga Transformers (Michael Bay, 2007-2017) situé en 1987 : les voitures vintage, les tubes new wave et la romance ado à la Breakfast Club (John Hughes, 1985) renouent encore avec un esprit Amblin bien plus chaleureux que les néo-blockbusters d’action. Le revival «eighties»? C’est la génération walkman et VHS qui partage à n’en plus finir le plaisir non coupable de replonger dans le coffre à jouets.

Charme vintage

Si les années 1980 reviennent en force, c’est par leur esthétique reconnaissable – un style visuel et sonore que de nombreux films ont remis au goût du jour, sinon de la nuit. Drive (Nicolas Winding Refn, 2011), avec ses éclairages au néon dans Los Angeles et son générique rose fuchsia façon Miami Vice, c’est un road movie qui roule vers le passé. Des longs métrages comme The Guest (Adam Wingard, 2014) poussent aussi le clin d’œil dans le rétro(viseur), en reprenant la figure du tueur implacable issu des modèles John Carpenter et James Cameron, avec la tonalité froide de sa bande-son synthétique. Tout y suinte les «eighties» à plein nez. Beyond the Black Rainbow (Panos Cosmatos, 2010) se déroule sur pellicule usée : surfaces ultraléchées, éclairages aux néons rouges et magenta, décors rétrofuturistes façon Tron (Steven Lisberger, 1982), et là, c’est comme si la texture même de l’image, à savoir le grain, les couleurs saturées et la symétrie des cadres, venait éveiller un souvenir diffus des cassettes.

Ce fétichisme de l’analogique se niche partout puisqu’on réédite des albums en vinyle, comme on applique des filtres vintage sur Instagram, et au cinéma, on n’hésite plus à utiliser de vieilles caméras ou à imiter les défauts du support d’antan pour retrouver une authenticité qu’on croyait engloutie. Quant au mélange de sérieux et de second degré, il y a, d’un côté, une recherche de la beauté plastique propre à l’époque (éclairages au laser, tons fluo, décors art déco futuristes) et, de l’autre, une conscience amusée du kitsch qui peut en résulter, incitant à épurer, styliser, voire transcender le «mauvais goût». Ce grand écart fait le charme du revival : rejouer les années K7 en extrayant le «cool» de ce que certains pouvaient voir comme dépassé ou trépassé. La mode eighties actuelle n’est pas qu’un mimétisme nostalgique, c’est une recomposition où le cinéma puise dans la mémoire collective pour faire du recyclage sensoriel et sensible. Créer du neuf avec de l’ancien et redonner de la modernité à l’intemporel.

Le frisson rétro

Est-ce parfois de la redite? It Follows (David Robert Mitchell, 2015) renvoie (trop?) à John Carpenter : plans-séquences lents, cadre large avec une menace en coin, synthétiseurs analogiques… Le réalisateur ne cherche pas la surenchère d’effets numériques, mais cultive une simplicité qui rappelle que la peur peut surgir d’un mouvement furtif dans l’arrière-plan, comme une silhouette de boogeyman. Dans Mandy (2018), Panos Cosmatos, encore lui, multiplie les références aux objets culturels eighties – on dirait la pochette d’un album de heavy metal de 1986 prenant vie, avec ses bikers démoniaques, ses filtres pourpres et ses effets gore 100 % pratiques, du sang gluant, du latex, des maquillages monstres «à l’ancienne». La nostalgie est une sorte de contre-proposition, exaltant la créativité bricolée d’hier face à l’uniformité numérique d’aujourd’hui. Notamment avec Ti West, dont la trilogie entamée avec X et Pearl (2022 les deux) est conclue avec MaXXXine (2024), un film situé en 1985 à Los Angeles et tout dans sa promotion joue sur l’âge d’or des slashers de vidéoclub, des néons roses sur Hollywood Boulevard aux starlettes à brushing permanenté en passant par un certain glamour poisseux.

Le slogan promet «un slasher frénétique en plein rêve fiévreux de la VHS. Les cinéastes du XXIe siècle ne cessent d’ouvrir des portes et des fenêtres temporelles vers les années 1980 pour y prendre du rêve, de l’effroi et aussi pour y faire un commentaire générationnel, car dans ces mondes recréés se dessinent en creux des questionnements actuels : qu’avons-nous perdu en passant à l’ère numérique et qu’avons-nous gagné en diversité et en progrès? C’est comme un miroir déformant qui renvoie l’image d’un passé plus simple, plus simple en apparence – les années 1980 sont aussi celles de la guerre froide, de la menace atomique ou de l’épidémie de sida, des thèmes que certains films néo-«eighties» abordent via le fantastique. À travers ses créatures surnaturelles et ses synthétiseurs menaçant, le revival du cinéma de genre parle en fait tout autant de notre présent que d’un passé finalement fantasmé.

Humour et décalage (temporel)

La comédie aussi est touchée par ce retour en force. Qui dit retour dans le passé dit choc des cultures et c’est un ressort comique imparable. Qui dit années 1980 dit réservoir inépuisable de clichés datés. Kung Fury (David Sandberg, 2015) se posait là, en tant que délire régressif financé via Kickstarter. Le film reprend ce que les années 1980 ont produit de plus extravagamment kitsch dans le cinéma d’action : flics aux Ray-Ban et blousons en cuir rouge, arts martiaux improbables, ordinateurs aux graphismes 8-bit, dinosaures nazis et répliques qui se trouvent dans le dernier tiroir du rayon nanars au vidéoclub. En trente minutes d’un torrent d’images excessives, Sandberg concasse tous les tropes des séries B, voire Z, de son adolescence, avec de l’amour transcendé par l’humour.

En France, la comédie a aussi emprunté la voie du retour vers le futur. Dominique Farrugia s’est lancé dans l’exercice avec Bis (2015), dans lequel des quinquagénaires, Kad Merad et Franck Dubosc, se retrouvent en 1986 du jour au lendemain. Les deux débarquent à l’époque de leur adolescence et doivent revivre leurs années lycée, mais aussi composer avec un monde où le téléphone à cadran a encore droit de cité et où personne ne capte leurs références du futur, qui est leur présent (et le nôtre). Le film permet à l’ex-Nul de distiller une bonne dose de nostalgie (les objets cultes des «eighties» devenus insolites) et d’humour méta. Avant Bis, il y a Camille redouble (Noémie Lvovsky, 2012), où une femme de 40 ans revit son adolescence dans les années 1980, et ce, afin de parler du temps qui passe et des rêves abandonnés, avec un regard attendri sur cette époque comme s’il s’agissait d’un ancien monde.

Philippe Lacheau et sa bande blindent quant à eux leurs films d’éléments eighties, comme dans Nicky Larson et le Parfum de Cupidon (2019), où «Fifi» adapte en live-action le dessin animé City Hunter diffusé dans Le Club Dorothée, avec, entre autres, le caméo de Dorothée elle-même. En regorgeant de pastiches et de détournements, les comédies de Lacheau jouent sur une connivence générationnelle certaine, tout en mesurant le chemin parcouru entre les magnétoscopes et internet. Et la tendance ne faiblit pas, loin de là, puisqu’aujourd’hui, Police Flash 80 en remet une couche. Le film annonce d’entrée de jeu son ton, rétro-rigolo, dans le titre. Le décalage est temporel. Emmené par François Damiens et Audrey Lamy, ce film, situé en 1984, récrée l’ambiance des polars et «buddy movies» de la décennie, avec Minitel, beepers, VHS et compagnie. En retournant dans les années 1980, le cinéma est une machine à remonter… le moral.

Police Flash 80, de Jean-Baptiste Saurel. En salles.

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