Le ballet Noureev a déclenché la polémique dès sa générale en 2017, avant d’être définitivement retiré du répertoire du Bolchoï en 2023, car trop LGBT. Désormais à l’affiche du Deutsche Oper de Berlin, l’œuvre est jouée pour la première fois hors de Russie.
Hier simple danseur au Bolchoï de Moscou, David Soares incarnera à Berlin la légende de la danse, Rudolf Noureev, dans un ballet du même nom banni en Russie et monté pour la première fois en Occident par l’artiste dissident Kirill Serebrennikov. «Donner une seconde vie à ce ballet ici aujourd’hui est une grande responsabilité», explique le soliste brésilien de 28 ans, qui a fui la Russie après l’invasion de l’Ukraine en 2022, comme d’ailleurs Kirill Serebrennikov, figure majeure de la scène théâtrale, cinématographique et lyrique russe.
Retraçant l’histoire du danseur étoile soviétique, réfugié en 1961 en France où il est mort du sida en 1993, Noureev a été interdit en 2023 par les autorités russes pour «propagande LGBT», une des multiples mesures de la répression politique, sociale et culturelle qui s’est abattue sur la Russie après la décision de Vladimir Poutine d’envahir l’Ukraine. Depuis, des dizaines, voire des centaines de milliers de Russes ont fui leur pays, comme le danseur étoile en son temps, et beaucoup ont trouvé refuge à Berlin, capitale officieuse de l’opposition russe.
La première du spectacle au théâtre du Bolchoï en décembre 2017 avait été un succès, mais son metteur en scène n’avait pu y assister, car il était assigné à résidence dans un dossier pénal largement considéré comme politique. À la demande du directeur du ballet de Berlin, Christian Spuck, Kirill Serebrennikov, qui s’est exilé dans la capitale allemande, a remonté presque à l’identique son spectacle, qui sera présenté pour la première fois le 21 mars hors de Russie.
Selon le metteur en scène de 56 ans, «le message pour le public occidental est le même que celui adressé en Russie», évoquant notre «époque où la liberté et le bon sens font défaut». «Et Rudolf Noureev, avec son art disruptif, son esprit rebelle, son niveau de performance exceptionnel, sa créativité et son approche sensible de l’art en général, est quelqu’un qui n’appartient à aucune époque», glisse-t-il. «C’est pourquoi ce type de personnage est un exemple à suivre pour lutter contre la normalité grise et ennuyeuse», ajoute-t-il.
Ce type de personnage est un exemple à suivre pour lutter contre la normalité grise et ennuyeuse
Dès sa création, le ballet a suscité l’ire des autorités russes. Comme Kirill Serebrennikov, le danseur étoile n’a jamais caché son homosexualité. Elle est largement thématisée dans le spectacle : après sa fuite à Paris, on le voit par exemple entouré de danseurs en talons hauts, symbolisant sa découverte de la liberté et de nuits débridées. Prévue pour juillet 2017 à Moscou, la première du ballet, où une immense photo du danseur nu devait trôner sur la scène, avait été annulée à la dernière minute.
Le spectacle avait finalement été présenté en fin d’année, mais sans ce célèbre cliché du photographe américain Richard Avedon, qui avait dévêtu le danseur pour montrer «l’homme et non la star». Au Deutsche Oper de Berlin, le portrait sera sur scène. Autour de Kirill Serebrennikov, toujours coiffé d’une casquette sombre, s’est reconstituée une petite équipe d’exilés, comme Iouri Possokhov, chorégraphe du ballet. Lors des répétitions au Deutsche Oper, l’un des trois opéras de Berlin, ils dirigent les artistes en anglais ou en russe.
Pour David Soares, qui a quitté le Brésil à l’âge de douze ans pour réaliser son rêve de danser à Moscou, «il est impossible d’incarner complètement Noureev». «C’est plus qu’une star du ballet, c’est un personnage!», dit le danseur qui, pour préparer son rôle, s’est imprégné des interviews de l’artiste, emblématique de la révolution de la danse masculine, et de ses proches.
Il avait un style «unique», avec «des sauts explosifs, des expressions extrêmes, une liberté artistique dans tous les sens du terme», observe encore David Soares, qui sera un parmi plusieurs solistes à interpréter Rudolf Noureev. Celui qui dirigea l’Opéra de Paris de 1983 à 1989 «a appris au public à voir le ballet d’une nouvelle manière», selon lui, car «lorsqu’il est arrivé avec sa façon de danser, il a appris au public à s’asseoir et à le regarder».