Le parcours de Superbus illustre la longévité d'une formation pop française – et en français dans le texte. Prochain arrêt : la Rockhal, ce jeudi soir.
Le français comme moteur
Quand Superbus naît, en 1999, le rock chanté dans la langue de Nicola Sirkis (Indochine) occupe une place discrète, du moins du côté du mainstream. Certes, pas très mainstream, il y a eu avant Taxi Girl, Berrurier Noir ou, plus tard, Diabologum. Mais le rock et le français, ça ne fait pas qu’un! Si la fin des années 1990, après le «rock alternatif», voit l'émergence ou la confirmation de groupes rock en «VF» (Louise Attaque, la scène ska festive, le metal aussi), la musique hexagonale reste focalisée sur la chanson et ce qu'on appelle la «variété». Et puis, parmi les rares formations «à chanteuse», au-delà des Rita Mitsouko ou de Pravda, il y a Dolly d'Emmanuelle Monet, qui incarne alors une double «alternative».
C'est dans ce contexte que Jennifer Ayache, à peine seize ans, rentre des États-Unis avec l'intention de monter son groupe.
Fille de Chantal Lauby, elle s'imprègne de pop culture américaine et avec le guitariste Michel Giovannetti, elle ébauche un duo -
François Even (basse), Guillaume Rousé (batterie) et Patrice Focone (guitare) montent à leur tour dans le Superbus. En optant pour un nom latin en référence à Tarquin le Superbe, dernier roi de Rome, Superbus signifie alors «fier, insolent, superbe».
C’est comme une profession de foi. Le quintette assure la première partie de Weezer et ses influences peuvent étonner et détonner : No Doubt, Garbage, Texas ou la même Dolly font partie des groupes «à chanteuse» que Jennifer et son équipe citent, ce qui donne au leur, de groupe, un rock «poppy» ou une pop rugueuse et pétillante aux accents ska et punk californien qui tranche avec l'acidité dark d'un Aqme ou avec la dance-soul sirupeuse des boys bands - même si, à cette période, la déferlante 2Be3 et consort est déjà un vague souvenir. Les mélodies de Superbus sont «bubblegum», mais elles ne sont pas jetables.
«Frontgirl power»
Au centre de Superbus règne donc Jennifer Ayache, chanteuse au look pin-up des années 1950, skateuse pop-punk, parfois en cravate. Être une femme à la tête d'un groupe de mecs n'est pas anodin dans le rock, et elle s'inscrit dans une lignée : avant elle, Debbie Harry, bien sûr, a été l'icône de Blondie, Chrissie Hynde celle des Pretenders, Gwen Stefani celle de No Doubt ou Shirley Manson celle de Garbage.
Ces frontwomen ont en commun d'avoir focalisé l'attention en éclipsant par moments leurs musiciens. L'exemple de Blondie est éloquent : face à un public qui réduisait la formation à la seule Debbie Harry, le groupe alla jusqu'à fabriquer en 1978 des badges «Blondie is a group!» pour rappeler qu'il s'agissait d'un collectif. Et, en même temps, si un combo n'est pas uniquement son leader, dès qu'il ou elle change, ce n'est plus, comme on dit, «le même groupe».
Kim Gordon, bassiste-chanteuse de Sonic Youth, raconte dans Girl in a Band (2015) combien les maisons de disques misaient avant tout sur «la fille, à son allure. C’est elle le point d'ancrage de la scène, celle qui attire le regard des hommes et qui, selon sa personnalité, défie le public à son tour», et d'ajouter qu'en tant qu'artiste, elle a fait un certain effort pour «ne pas trop [se] mettre en avant par rapport aux autres».
Jennifer, la «Gwen Stefani française» comme elle est surnommée, déclare de son côté : «Franchement, je n'ai jamais ressenti (de problème) du fait d'être une fille. Mes idées passent plus en douceur parce que je suis une fille. Si on n'avait été qu'un groupe de gars, je ne sais pas si on aurait duré aussi longtemps». Le regard qu'elle porte sur sa position nuance l'image d'une femme seule contre tous : au contraire, elle dit être écoutée et prise au sérieux. Quand c'est dans ce sens-là, il est bon de le mentionner.
Tubes pop
Dès son premier album Aéromusical (2002), Superbus impose sa patte : un mélange survitaminé de punk californien, de ska et de pop acidulée. Tchi-Cum-Bah (2002) donne le ton avec son refrain ludique en onomatopées, bientôt suivi par l'entêtant Radio Song (2004) qui installe le groupe sur les ondes («We are on the radio now»). Pop'n'Gum (2004) confirme la formule gagnante - ce titre, ce refrain, c'est comme une façon de rendre la langue française très pop en faisant claquer les mots d'une syllabe.
Les morceaux sont assez courts, compacts. C'est du power pop-punk! Les guitares sont en avant mais mixées de façon à ce que la voix de Jennifer Ayache vibre en tant que vrai moteur. Quant aux textes, ils jouent une fausse naïveté contrôlée, qu'ils parlent d'adolescence, de désir, le «Pop'n'Gum» est une métaphore du sucré qui perd son goût (grandir et déchanter), mais c'est emballé dans un sourire.
Les clips prolongent le style, des couleurs pop jusqu'à l'imagerie adolescente, en passant par une pointe de cruauté (la marionnette de Radio Song). Au-delà des influences retrouvées dans les compositions, il y a les coups de coude, moins des pogos que des clins d'œil, à travers les reprises des monument pop comme Into the Groove de Madonna ou Boys Don't Cry de The Cure.
En 2006, un an après le No Wow de The Kills, Superbus sort Wow, encore une onomatopée en tant que gimmick, et là un palindrome. Des tubes comme Butterfly et Lola (2006) sont à leur image ou disons à leur style, aux côtés d'autres titres tels Travel the World ou Le rock à Billy (notez le jeu de mots!). Face à son succès, Superbus enchaîne les tournées triomphales et s'attaque à la décennie suivante avec la même énergie : Lova Lova (2009) prend un virage électro-pop, cabaret sous néons et vernis dancefloor (avec le single Addictions), tandis que Sunset (2012) flirte avec le garage rock américain et que Sixtape (2016) s'imprègne de The xx ou The Black Keys. Le groupe évolue, mais va-t-il passer le cap des années 2020?
Superbus en 2026
Après 2016, Superbus s'accorde une longue pause : à l'ère du «binge watching» et du «scrolling», neuf ans, c'est une éternité. En 2025, le combo revient enfin sur le devant de la scène avec OK KO, et, comme Wow, le gimmick est un palindrome. Pour marquer ce retour, c'est Superbus lui-même qui se reprend - Jennifer Ayache et ses comparses convient deux artistes pour une nouvelle version de Lola : Hoshi, fan de la première heure, et Nicola Sirkis. Trois générations se côtoient sur ce morceau, lequel est un phénomène en streaming (plus de 13 millions d'écoutes). L'héritage de Superbus est perceptible chez les nouveaux de la scène francophone, comme A L Y X, Crazy Jesse, Melline ou Shiva Rosa.
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