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Arnaque aux cartes grises en Lorraine : «400 demandes frauduleuses en une semaine»


Des escrocs piratent les logiciels des garagistes pour éditer de faux certificats d’immatriculation afin de les vendre sur les réseaux sociaux. (Photo : Alexandre Marchi)

Depuis décembre 2025, des garagistes indépendants reçoivent de l’administration des avis de régularisation de coquettes sommes à payer relevant de l’homologation de cartes grises impayées. Des cybercriminels auraient réussi à usurper leur identité. Entre obligation de payer avec retrait d’agrément et inquiétude pour leur activité, des garagistes lorrains témoignent.

C’est un garage sans histoire, installé dans le nord de la Meurthe-et-Moselle à proximité de la frontière luxembourgeoise, spécialisé depuis 35 ans dans la vente et l’achat de véhicules d’occasion.

Depuis le 29 décembre 2025, l’inquiétude guette pourtant Mickaël*, son gérant : «Mon compte d’homologation de cartes grises est bloqué et je n’ose plus utiliser mon ordinateur de peur qu’il soit infecté. A priori, rien ne sert de le changer car mon URL pourrait aussi être en cause.»

Aujourd’hui, son activité est freinée par ces blocages informatiques, mais ce gérant peut compter sur la confraternité de quelques garages voisins qui acceptent d’effectuer les démarches à sa place. Selon sa plainte, déposée au commissariat, c’est un usage de faux en écriture que Mickaël a subi.

Un appel de la préfecture

C’est un coup de fil qui l’a alerté. Alors qu’il passait quelques jours en amoureux sur les bords de la Tamise à Londres, il reçoit «un appel, à 16 h 30, de la préfecture qui me demande si j’effectue actuellement des déclarations d’achat de voiture». À l’évidence non, mais 300 actes viennent d’être générés au nom du garage.

Panique mais, après le blocage du compte grâce à la vigilance de la préfecture, il s’estime aujourd’hui heureux dans son malheur : «Je les en remercie, car les malfrats n’ont pas eu le temps de générer les cartes grises, sinon cela aurait pu être financièrement plus salé.»

Sollicitée à de multiples reprises, la préfecture de Meurthe-et-Moselle n’a pas répondu à nos sollicitations, tandis que la répression des fraudes (DGCCRF) renvoie au ministère de l’Intérieur, lequel est resté muet à nos deux demandes.

Des SIV émis pour les départements 92, 93 et 94

Mickaël s’en tire avec seulement quelque 600 euros de dommages, mais s’étonne. «Pour faciliter et sécuriser ces démarches administratives, j’avais choisi de passer par un concentrateur (NLDR : service informatique conventionné qui centralise les démarches), qui fait l’intermédiaire avec l’ANTS (Agence nationale des titres sécurisés). J’ai un identifiant, puis une clé, puis un mot de passe à six chiffres qui génère un code envoyé par sms, périssable en quelques minutes, que je dois saisir sur la plateforme. Je ne comprends pas comment la fraude est possible. À mon avis, c’est le système à la base qui n’est pas sécurisé.»

Car d’autres garages sont bien plus sévèrement atteints. Un des cas les plus extrêmes a été enregistré dans le Cher avec 830 000 euros demandés par l’État à un garagiste pourtant inactif, car à la retraite depuis deux ans. Malgré son agrément obsolète, il aurait notamment généré 360 cartes grises juste pour le mois de novembre 2025.

«Les victimes deviennent coupables»

Direction Car Trading Station, à Freyming-Merlebach, en Moselle. Depuis 1996, Frank Lett y vend des véhicules d’occasion premium. Lui en a pour 36 000 euros réclamés par l’État.

Il est tombé des nues : «Un collègue de Bourgogne m’a prévenu qu’il avait entendu parler des fraudes aux SIV. J’ai regardé mon historique de compte et j’ai eu un coup de chaud. Du 2 au 8 janvier, mon compte a généré 400 demandes frauduleuses, des trucs farfelus, même des motos pour des cartes grises émises pour les départements 92, 93, 94. J’ai immédiatement prévenu les instances et j’ai été radié. Du coup, je n’ai plus d’habilitation, plus d’agrément, je suis suspendu pour deux mois sans certitude quant à ma réhabilitation. J’ai tout de suite fait une opposition bancaire de la somme réclamée. J’ai un incident de paiement auprès du Trésor Public et il faut à présent que je prouve ma bonne foi. C’est dingue, mais les victimes deviennent coupables.»

Publicité pour homologuer des cartes grises

À l’antenne régionale Alsace Lorraine de la FNA (Fédération nationale de l’automobile), la présidente Louisa Dureux nous éclaire : «La procédure mentionne un dépôt de plainte, puis une information à l’ANTS qui radie le compte. Seulement, la réhabilitation paraît très compliquée. Nous avons cinq garagistes qui ont eu leur accès bloqué en préfecture, mais je soupçonne qu’il y ait davantage de garages impactés.»

Car tous ne sont pas nécessairement adhérents de la FNA, la fédération de référence des garagistes indépendants.

C’est le cas pour le garage Shala à Stiring-Wendel, en Moselle. «J’ai eu une vingtaine de cartes grises générées entre deux et quatre heures du matin. Dans les destinataires, j’ai reconnu la référence d’un dépanneur que j’ai appelé. Il était surpris. Lui a reçu une pub par WhatsApp lui proposant d’homologuer des cartes grises. Ce qu’il a fait.»

Le garage Shala a déposé plainte pour usurpation d’identité et a aussi été suspendu de son agrément ANTS. Le montant du préjudice s’élève à 7 000 euros.

*Le nom a été changé

Aymeric Humbert
(Le Républicain lorrain)

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