Avec Vandalium, Tullio Forgiarini revient sur un sujet qui lui est cher : les jeunes à la dérive au Luxembourg et l’impuissance du système à répondre à ce malaise. Un texte qui, le jour de sa sortie, se matérialise parallèlement sur la scène du Centaure.
Comme il l’explique, il a longtemps hésité à s’y remettre, à plonger à nouveau sa plume contondante dans l’encre noire pour raconter ce que beaucoup ne veulent pas lire, ni entendre : que sous les nappes de velours et les couches de paillettes, le Luxembourg n’est pas l’Eldorado souvent dépeint, surtout quand on s’intéresse à ceux qui y vivent en marge, «loin de son confort matériel et de ses certitudes émotionnelles». Tullio Forgiarini n’est pas qu’écrivain mais également enseignant au CHNP (Ettelbruck). Il connaît bien le sujet et l’a déjà raconté dans Amok (2011), roman sur la violence et la négligence sociale des jeunes en difficulté. Malgré le succès, un prix (l’European Union Prize for Literature), des traductions et une adaptation au cinéma, il s’était promis de ne plus s’y frotter.
Mais deux évènements vont finalement le faire changer d’avis : la bourse d’écriture Edmond-Dune, obtenue en 2022 pour un projet au synopsis tenant sur «une page», selon ses aveux. Et la même année, l’altercation médiatisée qui a eu lieu à l’Unisec de Dreiborn (le centre socio-éducatif pour mineurs) entre pensionnaires, éducateurs et police. Suffisant pour mettre sur pied Vandalium, pièce en cinq actes comme autant d’«éclats de vie», construite «autour de contes de fées, de berceuses, de poésie adolescente, de films d’horreur, de romans d’aventures et de faits divers sordides». Dès demain, le livre, publié aux éditions Guy Binsfeld, sera en libraire. Dès demain, parallèlement, l’histoire sera aussi sur la scène du Centaure, portée par la metteuse en scène Daliah Kentges et deux comédiens.
Produit de la violence
Après une création estampillée «jeunesse» l’année dernière (Julie et le petit bonhomme abricot), cette dernière troque le conte enfantin pour une fable bien moins rose sur un jeune homme, Jason, au passé douloureux et à l’avenir en pointillé. Avec un père alcoolique, une mère éteinte et une sœur légèrement attardée, il ne part pas avec tous les atouts dans la vie. Sa seule bouffée d’oxygène : la fuite, les drogues et l’alcool. Et au final, un paquet de faux pas. Il est le pur produit de la violence, qu’il n’hésite pas, à son tour, à user. «Il n’a connu que ça. Partir, se retrouver seul, c’est l’unique voie qu’il trouve. Sa manière à lui pour respirer», loin de la famille, de l’école et, par ruissellement, de tous les cadres qui l’étouffent.
La synthèse vient de Sullivan Da Silva, qui l’incarne sur scène. Comme son personnage, «un gamin entre sept et dix-sept», il est difficile de lui donner un âge. Pour ce qui est de la comédienne qui l’accompagne, c’est plutôt son statut qui questionne, puisqu’en sa qualité de «fée bleue», elle peut incarner différents personnages à la fois (voire les pensées et la conscience de Jason). Flic ou assistante sociale, Anne Brionne symbolise «l’impuissance des services publics comme des politiques sociales». Des hommes et femmes, poursuit-elle, souvent «lassés de leur métier» et rongés par cette «incapacité à changer quoi que ce soit». Au bout, toujours une jeunesse qui trinque, «livrée à elle-même».
États d’âme et états de fait
Comme c’est souvent le cas avec Tullio Forgiarini, la vérité se mêle au fantasmagorique. Côté réalité, il y a les fugues qui garnissent de manière régulière les journaux et questionnent Daliah Kentges : «Pourquoi disparaissent-ils? À quoi aspirent-ils? Que vivent-ils?», se demande-t-elle, parlant alors d’un texte qui a «beaucoup à dire» et évite les clichés. Sur la première page, d’ailleurs, une seule indication : «Ça se passe près de chez vous». Il y a aussi ces récits de vandalismes, d’agressions et de trafics qui viennent des écoles du Luxembourg, sans oublier le «clivage» croissant entre riches et pauvres, et cette précarité «plus visible qu’avant», soutient Anne Brionne. Il y a enfin ces lois mal faites et ces lieux de détention qui, parfois, ne font pas la différence entre un adulte et un mineur. Des arguments qui amènent à une même interrogation, point névralgique de Vandalium : est-ce que l’on est récupérable ou pas?
La fiction, elle, prend corps dans une langue «directe et joueuse, très vivante», détaille la comédienne, tandis que Sullivan Da Silva ne cache pas son ardeur pour une écriture «trash et moderne» qui brouille les frontières, tantôt «claire», tantôt «mystérieuse». Une «radicalité» qui ne correspond pas au caractère de son auteur, aux dires de l’équipe qui l’a souvent côtoyé lors des répétitions. «Il est toujours disponible», dit la metteuse en scène, vite relayée par son comédien : «Quand il s’agit de faire une retouche, de couper un passage ou de rajouter une phrase, il est tranquille, du genre à dire : « Allez-y, je n’y avais pas pensé »».
Une bienveillance qui ne cache toutefois pas le ton d’une œuvre sombre et désabusée, qui méritait une atmosphère à la hauteur de ces états d’âme et états de fait. Le décor, fait d’un carrelage blanc tape-à-l’œil, rappelle les murs capitonnés d’un hôpital psychiatrique, mais aussi une chambre d’enfant «aux souvenirs difficiles» et une salle d’interrogatoire. La musique de Luka Tonnar et des références aux films d’horreur finissent d’emballer la douloureuse trajectoire de Jason qui, au gré de flash-back et d’une chronologie décousue, dresse un paysage de négligences, de délits et de fantasmes. Peut-il s’en sortir pour autant? Au public dès lors de se faire une opinion, car c’est le sens même du théâtre et de cette pièce qui sera, à juste titre, présentée plusieurs fois à des groupes scolaires. «J’ai envie de débattre!», souffle en conclusion Sullivan Da Silva. Oui, il est temps que ça sorte. Mieux, d’être entendu.
La pièce
Entre un père alcoolique et une mère absente, Jason grandit dans un monde toxique, multipliant les fugues pour s’en échapper. Mais aucune issue ne semble possible… Pour combler le vide qui l’entoure, il se réfugie alors dans son imaginaire, dialoguant avec la fée bleue et son propre double. Mais ce refuge intérieur constitue un rempart bien fragile face à la spirale de violence qui s’abat sur lui… Pourra-t-il y résister?
Première demain à 18 h 30.
Jusqu’au 26 mars.
Théâtre du Centaure – Luxembourg.
Le 28 mars.
Kulturhaus – Niederanven.
Les 14 et 15 mai.
Mierscher Theater.