Accueil | Culture | [Musique] Zoom sur les grands albums de 2025

[Musique] Zoom sur les grands albums de 2025


Des stars de la pop qui ne font pas dans la facilité, de jeunes pousses que rien n’arrête, du rap qui claque, du rock dans tous ses états et des merveilles venues d’ailleurs : voici un petit panorama des meilleurs albums de l’année.

En état de grâce 

LUX / Rosalía / pop

En mélangeant les sonorités traditionnelles du flamenco et les musiques urbaines, l’Espagnole Rosalía est devenue un véritable phénomène avec El mal querer (2018), et encore un peu plus avec son successeur Motomami (2022). C’est peu dire que cette reine de la pop latine était attendue au tournant pour son nouvel album. Comme réplique, elle livre un disque d’une densité folle, chanté en plus d’une dizaine de langues (dont le latin, l’anglais, l’italien ou le catalan) et dans lequel elle trouve compagnie auprès de l’Orchestre symphonique de Londres, de l’Islandaise Björk, d’une des moitiés de Daft Punk ou d’un chœur de jeunes de Catalogne. S’inspirant de l’histoire de plusieurs saintes de cultures différentes, la lauréate de deux Grammy Awards dégaine dix-huit morceaux qui, mis bout à bout, entre démonstration vocale et orchestrations téméraires en haute altitude, transcendent les barrières musicales. LUX, vu par beaucoup comme l’œuvre musicale la plus audacieuse et la plus réussie de l’année, montre que la pop peut exploser les formats convenus. À écouter religieusement, cela va sans dire. 

Coup de jeunes

Ripped and Torn / Lifeguard / rock

Mais que vient-il de se passer? Et c’est quoi, ce son? Voilà les questions qui tournent dans la tête de l’auditeur après l’écoute du premier album de Lifeguard, déboussolé par les guitares hurlantes et les mélodies incandescentes. L’œuvre d’un tout jeune trio issu de Chicago, la vingtaine à peine entamée, la mine chafouine et le look débraillé à la Richard Hell. Dans cette œuvre incandescente, il y a un peu du Père Ubu, en raison de ce goût partagé pour l’avant-gardisme et le bruit, qu’ils laissent se reprendre en toile de fond. Mais c’est compter sans des chansons accrocheuses, qui le rapprochent d’un autre phénomène du genre, The Psychotic Monks. Même rock cathartique, urgent, décalé et sauvage, et même forme, jamais facile mais pas si complexe que ça non plus. Au finale, ce sont douze chansons tonitruantes qui clament que sous le chaos, la beauté n’est jamais loin. Et que les vieux conservateurs, révoltés par cette frénésie sonore, se tiennent sages en découvrant le slogan derrière le groupe : «Youth Revolution Now!». Oui, la jeunesse est en marche, et personne ne l’arrêtera. 

Viva Porto Rico!

Debí tirar más fotos / Bad Bunny / pop

On se souvient de l’élégante sortie d’un des soutiens de Donald Trump durant la campagne présidentielle, comparant Porto Rico à une «poubelle». En réponse, Bad Bunny avait alors demandé à ses très nombreux fans de prendre activement part au processus électoral. Malgré la victoire du camp républicain, il rappelle aujourd’hui que sa terre a beaucoup à offrir dans cet album-hommage à sa patrie, truffé de sonorités traditionnelles et de collaborations avec des artistes locaux. Dix-sept titres, la plupart remuants et qui, à grands coups de vocodeur et autres rythmes saccadés, parlent de l’importance de préserver un patrimoine d’un tourisme de masse, de la gentrification galopante et des clichés. Dedans encore, des appels à l’indépendance pour cette île des Caraïbes reliée aux États-Unis. Histoire de marquer encore plus le coup, cet été, la star a donné une série de trente concerts dans son Porto Rico natal, en en profitant pour régler des comptes avec le système répressif américain face aux migrants. Oui, avec lui, la politique ne manie pas la langue de bois, mais joue des hanches.

Petit mais costaud 

Spill / ELLiS·D / rock

Depuis deux ans, malgré sa discrétion, il hypnotise le public et l’auditeur par une musique qui ne ressemble à rien d’autre, et par cette silhouette théâtrale, sorte de diva gothique sortie d’une faille spatio-temporelle depuis les années 1970. ELLiS·D est un garçon singulier et n’a même pas besoin d’un album complet pour faire parler de lui. Spill est en effet son second EP, mais il fait tout bien, comme un grand. Accompagné de cinq gaillards impeccables, et sur sept chansons à peine, l’artiste sème le trouble et génère l’ivresse avec un son qui traîne un paquet de références : du post-punk façon David Byrne (Talking Heads), du glam-rock ramenant à Roxy Music et Bryan Ferry, mais aussi une pincée de froideur gothique et de colère à fleur de peau. Le tout porté par la guitare et une voix rare. Résultat? Un disque inventif à l’énergie rentre-dedans et à l’émotion sensible qui fait date. Pas sûr qu’Ellis Dickson ait d’ailleurs besoin d’un «vrai» album pour revendiquer quoi que ce soit : en Grande-Bretagne, on est déjà convaincu que le monde sera rapidement trop petit pour lui.

Sorcières du son

The New Eve Is Rising / The New Eves / rock

Mais qui sont donc ces quatre jeunes femmes tout de blanc vêtues et brandissant un étendard, à la façon d’une secte païenne? Pour le savoir, il suffit de lancer le premier morceau  : un poème déclamé sur fond de larsen, qui explose progressivement sous la frénésie d’un violon et d’une rythmique primitive. Tout est dit dès l’ouverture : The New Eves n’est pas un groupe comme les autres. Nouvelle sensation venue de l’inépuisable Brighton, ces quatre musiciennes composent comme des sorcières qui concocteraient un étrange philtre, le studio faisant office de chaudron fumant. En son cœur, un détonnant mélange post-punk et de folk champêtre. Dans d’autres temps et lieux, on imaginerait bien le quatuor «performer» à la Factory d’Andy Warhol. Mais si The Velvet Underground est bien la référence qui saute en premier aux oreilles, en raison d’une atmosphère psychédélique, le chant invoque tour à tour le vibrato de Patti Smith ou Grace Slick et l’énergie brute des premiers PJ Harvey.

Belle fleur 

Lotus / Little Simz / rap

L’idée est déjà ancrée depuis quelques années : Little Simz est de loin la meilleure rappeuse de Grande-Bretagne, voire d’un peu plus loin. Petite par l’appellation, mais grande dans la démonstration, elle dégaine ici un sixième album qui fait tout bien, comme les précédents d’ailleurs. Même fâchée et en procès avec son ancien producteur Inflo (à qui elle réserve l’imparable morceau d’ouverture Thief après qu’il lui a «emprunté» deux millions d’euros), Simbi Ajikawo, âgée de 31 ans, auréolée du Mercury Prize en 2022 pour Sometimes I Might Be Introvert, pousse son talent encore plus loin avec treize titres qui, musicalement, sautent de la funk au jazz, de l’afrobeat à la bossa-nova en passant par la soul, à travers un déluge d’instruments, d’invités inspirés et de bonnes idées. Sous son habituel flow-mitraillette et ses couettes hérissées, au bout, assurément, l’un des grands disques de l’année qui complète une discographie époustouflante, mêlant l’intime et l’enragé, animé par cette force, cette volonté de toujours avancer. C’est certain, avec elle, les sommets sont sans limites. Et elle est déjà loin.

One Man Show

Heard Noises / Matt Berry / rock – pop

Depuis vingt ans, sur Channel 4, la BBC ou la Fox, on s’est habitué à ses frasques et à sa folie contagieuse. Matt Berry est certes une figure connue du petit écran, mais c’est aussi un excellent multi-instrumentiste (comme il l’avait montré dans la série What We Do in the Shadow). En dehors de la batterie et de réguliers invités de passage, il assure en effet tout lui-même pour une discographie sans contrainte, riche aujourd’hui d’une dizaine d’albums. Le petit dernier ne jure pas dans le décor, avec quatorze chansons au rock teinté de soul, de blues, de folk, colorées du soleil californien, et qui aiment parfois prendre des hauteurs psychédéliques. Au bout, une nouvelle réussite, et ça, ça n’a rien d’une fiction. 

La classe américaine

Interior Live Oak / Cass McCombs / folk – rock

Cass McCombs est un homme d’un autre temps. Dans un siècle de surabondance, il n’a besoin que d’une chaise, d’une guitare et de quoi s’enregistrer pour exister. Et dans une industrie musicale où tout va très (trop) vite, il débarque avec un album de seize titres s’étirant paisiblement sur 74 minutes. Le tout d’un très haut niveau et sans vraie faiblesse. C’est que l’on n’est pas l’un des meilleurs compositeurs américains pour rien… Il le prouve encore une fois avec cette collection de chansons jamais pressées, et lumineuses comme rarement chez lui. Ici, c’est la guitare qui prend la main de l’auditeur pour l’emmener au cœur de l’Amérique, et à travers les états d’âme d’un musicien-conteur à fleur de peau. 

Une autre idée du rock

Getting Killed / Geese / rock

Un excellent premier disque en 2021 et l’escapade remarquée en solo de son leader Cameron Winter l’année dernière (Heavy Metal) ne suffisaient pas : Geese enfonce le clou avec Getting Killed, tour de force ébouriffant qui pose ce jeune groupe comme l’un des plus excitants de la scène underground new-yorkaise. Les raisons? Sa façon de détricoter les structures traditionnelles du rock, de combiner les styles (blues, punk, folk, pop…) et d’accoucher d’assemblages improbables faits de chœurs multicouches et de guitares hurlantes. Onze titres plus loin, on en ressort déboussolé, mais convaincu d’une chose : la musique a toujours des choses nouvelles à proposer quand on la joue avec les tripes. 

Nouvelle garde

Afim / Zé Ibarra / MPB

Il se passe quelque chose de fascinant dans la nouvelle scène de la musique populaire brésilienne (MPB), d’où émergent régulièrement de jeunes talents décomplexés. Cette année, ainsi, aux apparitions de Sessa, Dora Morelenbaum, Julia Mestre et Valentim Frateschi s’ajoute celle de Zé Ibarra. Après un premier disque folk dépouillé en 2023 où la guitare prend toute la place (Marquês, 256.), le beau Carioca se lâche dans le second dans lequel il mélange, pêle-mêle, compositions originales et reprises. Sur une demi-heure, il touche à toute une panoplie d’instruments, s’entoure d’une quinzaine de musiciens et s’impose comme un chef d’orchestre formidable. Un disque solaire qui donne envie d’être en été.

Passé recomposé

Utopia / Gwenno / pop

Depuis son plus jeune âge, elle a vécu plusieurs vies : premier rôle dans le spectacle Lord of the Dance, rockeuse pour The Pipettes et défenseuse de sa langue natale, le cornique gallois. Il était temps pour Gwenno de résumer tout cela dans une seule œuvre qui, sur dix titres, emmène l’auditeur dans un voyage à travers la mémoire et l’identité. Une collection qui rappelle l’ambiance d’un courant rétro des années 1990 (Broadcast en tête), forte d’une pop haut perchée et gentiment psychédélique (façon Weyes Blood). Un album sans fausse note, aux mélodies accrocheuses, qui couvre vingt-cinq ans de vie, à voir comme une sorte de journal intime. Sauf que celui-ci se partage sans retenue. 

Femmes en colère 

Who Let the Dogs Out / Lambrini Girls / punk – rock

Depuis les années 1970, où les premiers grondements se sont fait entendre, jusqu’à l’acmé des «Riot grrrl», la colère au féminin s’est toujours fait entendre en musique. Dernier exemple : les Lambrini Girls qui, à l’instar de leurs aînées, conjuguent leur passion pour le son qui remue et les messages sans filtre contre l’homophobie, le masculinisme, la transphobie ou les violences policières, et pour le respect de la diversité. Who Let the Dogs Out, premier disque du trio originaire de Brighton, frappe fort. Dissonant, puissant et furieux, il n’oublie toutefois pas les mélodies. Plus qu’une «stupid bitch music», comme elles disent, voici un ouragan dont on ressort décoiffé. Alors, c’est pour quand la révolution? 

La beauté de l’étrange

Like a Ribbon / John Glacier / rap

Reconnaissons le goût des Londoniens pour la musique, eux qui ont fait de John Glacier leur nouvelle égérie. Derrière l’appellation masculine, voici une musicienne d’origine jamaïcaine qui apprécie l’originalité. Pour The Guardian, elle est même le «nouvel ovni dans le ciel du rap britannique», ce qui se confirme avec ce vrai premier album. Sous la bienveillance de Dean Blunt et d’autres références discrètes (M.I.A., Tricky, Young Fathers, Algiers), elle pose sa voix monocorde sur des rythmes minimalistes qui, pas casse-pieds, s’adaptent à tout les styles : post-punk, garage, pop, electro… Autre bizarrerie : l’ensemble, bien qu’aux airs mutants, est cohérent. Oui, John Glacier mérite bien son statut de phénomène.

Retour savoureux

Alfredo 2 / Freddie Gibbs & The Alchemist / rap

Si Alfredo (2020) et sa pochette, qui se fendait d’un clin d’œil à l’affiche de The Godfather, installaient l’imagerie mafieuse portée par Freddie Gibbs et les ambiances cinématiques cuisinées par The Alchemist, sa suite, toujours dans le même état d’esprit, transpose le récit au Japon, autre grande nation du crime organisé. Les néons de Shinjuku et les arrière-boutiques enfumées se reflètent dans les boucles psychédéliques de The Alchemist, tandis que le rappeur, qui possède l’un des meilleurs flows du rap US, déroule ses jeux de mots habiles, entre idéalisation de la vie de gangster et observations introspectives, de manière hyper-assurée. C’est rare, mais parfois une suite réussit à dépasser l’original. Celle-ci est à déguster de préférence avec un bon whisky japonais.

Sous haute tension 

City of Clowns / Marie Davidson / electro

Si avec Marie Davidson, productrice et DJ montréalaise, les machines sont omniprésentes, derrière leurs pulsations, il est surtout question de la place de l’homme face à la technologie, à qui il s’offre sans retenue et sans recul. Nouvelle piqûre de rappel avec ce disque inspiré de The Age of Surveillance Capitalism, livre qui raconte comment les géants du net analysent les données comportementales sans considération pour ceux qui se trouvent derrière, transformant les humains en accessoires. En mots et en beats, elle enrobe son constat et ses revendications d’un son puissant et technoïde, idéal pour agiter les pistes de danse. Une musique, donc, qui s’adresse autant au corps qu’à l’esprit.

Refuge mémoriel 

I Remember I Forget / Yasmine Hamdan / electro

Depuis ses débuts avec Soapkills, Yasmine Hamdan n’a pas changé de nature ni de style. Sa musique prend son temps, à rebours d’un monde qui file, doux mélange d’electro minimaliste, de mélodies arabes traditionnelles et de trip-hop. Calée sur ce rythme à la cool, il a fallu huit ans pour que cette icône libanaise sorte du silence avec ce disque sur lequel elle ausculte les maux contemporains, et notamment ceux de son pays, qui souffre d’une crise économique, politique et sociale depuis la terrible explosion du port de Beyrouth en 2020. Elle le fait une nouvelle fois avec une élégance rare sur un album léger et envoûtant. Dix morceaux qui, contrairement à ce que suggère le titre, sont difficiles à oublier.

Newsletter du Quotidien

Inscrivez-vous à notre newsletter et recevez tous les jours notre sélection de l'actualité.

En cliquant sur "Je m'inscris" vous acceptez de recevoir les newsletters du Quotidien ainsi que les conditions d'utilisation et la politique de protection des données personnelles conformément au RGPD.