Avec Reality Awaits, The Strokes reviennent avec des guitares familières, des timbres trafiqués et de nouvelles inquiétudes. Retour sur vingt-cinq ans de métamorphoses.
Le cowboy et le vieux rêve new-yorkais
Un cowboy illustre la pochette de Reality Awaits. Il vient d’une œuvre de Richard Prince, elle-même reprise d’une publicité Marlboro, figure commerciale devenue avec le temps icône détachée de son contexte d’origine. Il est arrivé une chose un peu comparable à l’image des Strokes. Le groupe a continué d’évoluer, mais une partie du public le voit sans doute encore un peu à travers l’instantané de 2001, à savoir cinq jeunes New-Yorkais, quelques clubs du Lower East Side et la promesse d’un nouveau départ pour le rock – ou son fameux «retour». Sur Is This It (2001), la voix de Julian Casablancas semblait sortir d’un téléphone public écrasé contre le mur d’un bar, l’impression vague d’un type chantant depuis la pièce d’à côté.
Sur Reality Awaits, l’artifice ne se cache plus, la voix est pliée et réduite par moments à la plainte d’un cyborg qui aurait passé la nuit à lire les commentaires sous ses chansons. Au début, Casablancas chantait dans un Audio-Technica 4033A, sa voix étant parfois envoyée dans un petit ampli Peavey puis repiquée au micro – voilà pour le grain serré, privé d’air. En 2026, le traitement étire les notes et amplifie les ruptures. Psycho Shit démarre le disque, ce n’est pas leur ouverture la plus séduisante – Room on Fire (2003) attaquait avec What Ever Happened?, Angles (2011) avec Machu Picchu – mais c’est l’une des plus franches : ils sont bien de retour, contaminés par le présent. Ce présent, Going Shopping le saisit avec un texte qui décrit la consommation comme un réflexe, Casablancas en parle avec lucidité et résignation. Reality Awaits est plus qu’un bon disque de vétérans, il narre l’usure de notre idée du réel. En 2001, les Strokes faisaient en sorte que tout recommence avec deux guitares, une batterie sèche… En 2026, le cowboy est une publicité et la nostalgie a son algorithme. Si le disque ne nous rend pas nos quinze, vingt ou trente ans, il nous demande ce que nous en avons fait.
Les cinq hommes derrière le logo
Le groupe a toujours été composé de cinq tempéraments enfermés dans un petit espace, chacun essayant de faire entrer son monde entre la caisse claire et le refrain. Leurs parcours parallèles ont révélé les couleurs maintenues sous pression. Albert Hammond Jr. a le sourire mélodique peut-être plus facile que Julian. Sur Yours to Keep (2006), ¿Cómo Te Llama? (2008), Momentary Masters (2015) puis Francis Trouble (2018), il laisse entrer les chœurs et une innocence que les Strokes pouvaient camoufler un peu sous le cuir. Même quand il aborde la dépendance ou le frère jumeau mort avant sa naissance (le cœur secret de Francis Trouble), ses chansons pulsent. Nick Valensi, prince du commentaire latéral, s’est offert avec le groupe CRX et New Skin (2016), produit par Josh Homme, des claviers et des refrains massifs.
Nikolai Fraiture, le bassiste, a pour sa part exploré le folk nocturne avec Nickel Eye sur The Time of the Assassins (2009), puis de la nouvelle new wave avec Summer Moon sur With You Tonight (2017). Fabrizio Moretti, lui, s’est aventuré dans le soft rock bossa de Little Joy et l’album éponyme de 2008, nommé d’après un bar d’Echo Park, puis pour le collectif participatif Machinegum et Conduit (2019). Quelques échos de ces expériences sur Reality Awaits? Dans Dine N’Dash, les guitares de Nick et Albert construisent un cadre solide pour accueillir les métamorphoses de Julian. Falling Out of Love prend le risque de l’ampleur, et sa durée confirme l’adage qui dit que plus c’est long, plus c’est bon. Droit au but, tête baissée, les Strokes de Is This It coupaient tout ce qui dépassait. Ceux de Reality Awaits gardent une idée parce qu’elle les intrigue. Ils ne sont plus cinq jeunes hommes essayant de sonner comme un seul, plutôt cinq adultes dont les différences constituent le son du groupe.

Et Julian Casablancas?
Julian? Le super Phrazes for the Young (2009) déployait tout ce que les Strokes contenaient à l’état comprimé : synthétiseurs éclatants, country futuriste… Out of the Blue aurait pu devenir un classique des Strokes, 11th Dimension, aussi; Glass flotte comme un titre de crooner enregistré dans un vaisseau spatial dont le bar s’apprête à fermer. Et que dire de 30 Minute Boyfriend, son chef-d’œuvre caché, ou plutôt relégué parmi les bonus? En trois minutes trente, les synthétiseurs filent droit, sombres; sous la désinvolture, il y a l’angoisse qui parcourut les Voidz. Que reste-t-il des relations lorsque tout est provisoire? 30 Minute Boyfriend montre à quel point l’opposition entre les Strokes rock mélodiques et le Casablancas expérimental est artificielle. Et puis Instant Crush, chanté pour Daft Punk sur Random Access Memories (2013), une autre étape essentielle, un tube énorme, où la voix est retouchée avec une précision émotionnelle, le traitement ne dissimule pas le chagrin. Le morceau est dansant et dévasté, froid et sentimental, la machine fait office de révélateur du cœur.
Avec les Voidz, JC prolonge jusqu’au sabotage. Tyranny (2014) ressemble par endroits à un ordinateur jeté dans un escalier, mais Human Sadness y fait se rencontrer Mozart, le métal, le dub, le deuil et les anciennes mélodies des Strokes. Virtue (2018) rend la chose plus pop et Leave It in My Dreams montre que Julian n’a jamais perdu le refrain en route, pendant que All Wordz Are Made Up fait danser la paranoïa. Les Voidz sont l’atelier où Casablancas accepte l’erreur et, régulièrement, l’éclair. Reality Awaits est le moment où ledit atelier fuit dans le vaisseau-mère. Lonely in the Future observe l’industrie depuis le fond de la salle, agacé de voir des idées anciennes revenir avec une meilleure stratégie de plateforme. Going to Babble On décrit une société produisant plus de messages et de moins en moins de langage commun. Et dans Liar’s Remorse, la voix se décompose avec le groupe.
La fin du rock n’a pas de fin
Reality Awaits donc revient sur l’histoire des Strokes, à moins que la nostalgie frappe par échos. Room on Fire (2003) resserrait chaque morceau autour d’une batterie sèche et des guitares imbriquées. Sur Dine N’Dash, Albert Hammond Jr. découpe le rythme, Nick Valensi trace un contrechant, Nikolai Fraiture maintient la poussée et Fabrizio Moretti laisse assez d’air pour que la voix change de registre. Going Shopping reprend, pousse sur un groove où basse et guitares font monter la tension sans casser la fluidité. First Impressions of Earth (2006) avait épaissi le son et agrandi les structures avec le turbulent Heart in a Cage sur un riff métallique, tendu comme un ressort, et Lonely in the Future hérite de cette densité puis la fracture par blocs et brusques écarts vocaux. Angles (2011) surgit dès lors que le groupe décentre son jeu, le beau Games baignant déjà dans une lumière synthético-mélancolique, là où You’re So Right réduisait la chanson à un motif répétitif; cette fois Going to Babble On reprend la boucle avec un refrain à côté à chaque retour.
The Fruits of Conquest accentue le versant funk et dub, avec une basse charnelle, cette batterie sans emphase et des guitares percussives. Comedown Machine (2013) avait fait du falsetto, des synthétiseurs et de la distance une nouvelle langue; sur Liar’s Remorse, la batterie est effacée et les accords espacés. The New Abnormal (2020) avait une grande netteté d’ensemble; Psycho Shit conserve cette maîtrise puis la trouble par un arpège. Et Tyrants of the Mellow Moon rassemble plusieurs fins possibles, comme si le groupe essayait toutes les portes. La cohérence de Reality Awaits tient à ce que chaque chanson rouvre une période, sans la reproduire. Les Strokes utilisent leur passé comme une suite de mouvements, puis les placent ailleurs, jusqu’à produire en fin de compte une musique familière en décalé, un peu comme une rue connue dont l’éclairage aurait changé. À moins que ce soit surtout le monde qui ait changé.
Reality Awaits, de The Strokes.