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[Musique] M83, du cinéma dans les oreilles


Les synthés et les orchestrations de M83 accompagnent le voyage de l'héroïne de "Resurrection" à travers ses rêves et ses cauchemars. (Photo : ella hermë)

Électrique et épique, synthétique et ludique, la musique de M83 est faite pour le cinéma. Ça tombe bien : elle s’écoute aussi sur grand écran – actuellement dans le film Resurrection, de Bi Gan. M83 et septième art : moteur, action.

L’après-«French Touch»

M83 naît à la fin des années 1990 à Antibes, porté par Anthony Gonzalez, accompagné à l’origine de Nicolas Fromageau, au cœur d’un bouillonnement electro; on peut parler d’une deuxième vague «French Touch». M83 s’inscrit dans ce renouveau, tout en s’en démarquant comme s’il regardait la même scène depuis un autre balcon, happé par des paysages mentaux, au-delà des pistes de danse. Dès son deuxième album, en 2003, Dead Cities, Red Seas & Lost Ghosts, M83 compose une pop épique faite de guitares shoegaze noyées de réverbération et de nappes synthétiques, soit un alliage qui cherche la montée, comme si chaque morceau voulait ouvrir un plan large.

Héritier de la French Touch donc, Gonzalez embarque dans son vaisseau musical l’électro de ses aînés, à mi-chemin entre le mystère robotique de Daft Punk et les textures rétro-futuristes de Air, mais il y mixe aussi le post-rock façon Mogwai, l’ambient d’un Brian Eno ou de Tangerine Dream, la dream pop et même les musiques de films, avec ce genre d’appel d’air qui renvoie à 2001: A Space Odyssey de Kubrick (1968).

Et là où la French Touch originelle restait quand même souvent ancrée dans le funk et le disco, M83 tire aussi sur un autre fil, plus rock, plus psychédélique et plus progressif : l’ombre des envolées de Pink Floyd rencontre la lumière planante de Jean-Michel Jarre (avec qui il travaillera). Les médias anglo-saxons se frottent les yeux et les oreilles. En 2003 Pitchfork désigne Dead Cities comme «l’album shoegaze le plus original depuis des années», alors qu’à ce moment-là, dans son propre pays, M83 reste relativement confidentiel. Le monde à l’envers: Gonzalez est une star aux côtés de Phoenix, Justice, Air et Daft Punk, mais à l’international – pas en France.

Albums-concepts et vertiges de cinéma

Si le contexte musical a façonné M83, c’est en studio que Gonzalez déploie véritablement sa vision cinématographique, là où tout peut se monter et s’éclairer, et où chaque album se pense comme un film: un scénario sonore, des scènes instrumentales, un rythme interne qui stimule l’imaginaire et fait passer d’un décor à l’autre, comme si on suivait une histoire. Le chef-d’œuvre Before the Dawn Heals Us (2005), premier album concept post-Fromageau, est un blockbuster onirique où alternent morceaux explosifs et interludes atmosphériques, et où Gonzalez truffe ses compositions d’éléments narratifs, jusqu’à enregistrer des rires d’enfants.

On traverse le disque comme on traverse une nuit peuplée de visions : les pistes instrumentales comme I Guess I’m Floating ou Let Men Burn Stars, sont des rêves éveillés, et la seconde, avec ses crépitements de feu d’artifice suivis d’un piano, ressemble à une pluie d’étoiles filantes qui retombe sur l’épaule. M83 fait dialoguer le bruit et la beauté : Fields, Shorelines and Hunters, parenthèse noisy saturée de guitares orageuses et de grondements, s’enchaîne avec *, plage qui dissipe l’énergie dans un halo de synthés. L’album entier forme une collusion de soupirs synthétiques et de tournoiements distordus, plus urbain et sombre que le précédent disque bucolique du duo. Il y a des dialogues étranges, des éclats de postrock, et l’ensemble se monte en séquences comme un thriller cosmique, avec ses accélérations, ses néons et ses coupures de courant.

La même veine se prolonge avec Digital Shades Vol. 1 (2007), recueil «new age» instrumental en flux continu, bande-son sans film avec des vagues electro, des chants d’oiseaux et un piano échoïsé, et là c’est comme si on basculait dans la cabine d’un projecteur et que le monde, derrière la porte, continuait sans nous. Gonzalez a ce don de générer de puissantes images dans la tête à partir de simples textures, jusqu’à ce qu’on voie, les yeux fermés, défiler des ciels changeants, comme devant un écran de cinéma intérieur.

Du spleen et des tubes

En parallèle de ces voyages, M83 a aussi embarqué le public dans son vaisseau spécial avec des chansons pop, sans tourner le dos à la sophistication, ni à la beauté. Dès Before the Dawn Heals Us, Don’t Save Us from the Flames, la fougue s’abat : un refrain survolté et un texte cryptique («A piece of brain in my hair, the wheels are melting»), mince, c’est un hit! M83 compose aussi des ballades d’une candeur splendide sorties tout droit de slows d’adolescents, avec ce sentiment du temps qui se suspend : Farewell/Goodbye, mélodie lente et voix fondues, renvoie à La Boum (Claude Pinoteau, 1980). You Appearing ouvre Saturdays=Youth (2008) comme l’aube d’un souvenir doux-amer, et tout l’album, new wave romanesque dédiée à la nostalgie «teenage», célèbre des années 1980 idéales.

Sur Junk (2016), M83 pousse plus loin le clin d’œil FM «eighties», en y insufflant l’esprit des jingles télé et des tubes radio du monde d’avant, avec une palette de couleurs pastel : Do It, Try It et sa rythmique funky décalée, Bibi the Dog, duo synth-pop farfelu avec Mai Lan, ou leur Atlantique Sud, sans doute la plus belle chanson d’amour en français de ces dix dernières années, alors que Sunday Night 1987 clôt le disque trempé de saxophone et de larmes. Gonzalez est bien un démiurge pop, à la fois sorcier de studio et faiseur de hits transgénérationnels : en 2009, il assure la première partie de Depeche Mode, il s’inscrit alors dans la lignée des géants synth-pop, et en 2011, Midnight City propulse M83 dans une autre dimension, avec une ligne de synthé devenue hymne planétaire, reprise dans les stades lors de l’Euro 2012 et élue «meilleure chanson» de l’année par Pitchfork. En plus d’être mineur dans sa discographie, ce morceau est insupportable, mais peu importe, et tant mieux : que Gonzalez récolte ce succès, c’est fantastique.

Écran total

L’imaginaire cinématographique de M83 ne s’arrête pas à la musique. Chaque couverture de disque est un plan ou une histoire : Before the Dawn Heals Us arbore un skyline urbain nocturne, la ville de Bangkok façon dystopie futuriste, là où Hurry Up, We’re Dreaming (2011), ce sont deux enfants dans une chambre, l’un portant un déguisement d’animal anthropomorphe inspiré de la fable The NeverEnding Story (Wolfgang Petersen, 1984). Les clips sont des petits films. Le triptyque réalisé par Fleur & Manu pour les morceaux de Hurry Up, We’re Dreaming met en scène des enfants aux pouvoirs télékinésiques échappés d’un laboratoire; on pense autant à Akira (Katsuhiro Ōtomo, 1988) qu’à Spielberg. Kim & Jessie (2008) entraîne dans une chorégraphie de patinage artistique entre deux adolescentes, comme une scène coupée d’un «teen drama». Et puis, sur scène, M83 poursuit ce pacte entre l’oreille et l’œil avec des éclairages néon et des lasers brumeux. En 2013, au Hollywood Bowl, des visuels créés par Colin Rich sont diffusés en arrière-plan sur Holograms, façon séance de cinéma en live où la musique et l’image se répondent.

Anthony Gonzalez et le septième art? La trajectoire était écrite depuis le premier plan. En devenant compositeur de musiques de film, il réalise un rêve d’enfant. Après quelques titres placés dans des longs-métrages – on entend du M83 dans Suburra (Stefano Sollima, 2015), ou dans Chronicle (Josh Trank, 2012) –, il signe des compositions originales, d’abord pour son frère Yann Gonzalez, avec Les Rencontres d’après minuit (2013), puis en plongeant dans le post-giallo d’Un couteau dans le cœur (2018) aux côtés de Nicolas Jaar. Hollywood fait appel à lui : en 2013, M83 cosigne la bande-son du film de science-fiction Oblivion (Joseph Kosinski, 2013), livrant un «score» porté par StarWaves et la voix de Susanne Sundfør. L’incursion ouvre encore d’autres horizons : atmosphères sombres pour la série Versailles (2015) puis, cette année, composition de la BO du documentaire Dakar Chronicles de Jalil Lespert.

Ce n’est pas fini : Gonzalez compose la bande originale intégrale de Resurrection, odyssée de science-fiction signée Bi Gan, actuellement dans les salles. Les synthés et les orchestrations accompagnent le voyage de l’héroïne, incarnée par Shu Qi, à travers ses rêves et ses cauchemars. Et là, c ‘est comme si Anthony Gonzalez écrivait enfin, non plus un film intérieur, mais une pellicule entière.

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