Un trio de sorcières punk, un rappeur hyperactif, une jeune reine du R’nB à la poursuite de l’imperfection… Découvrez nos coups de cœur musicaux de la semaine.
The Night Has Eyes, The Spells – Rock

Certains parlent volontiers de malédiction. Et pour cause, cet album damné, au titre qui file la chair de poule, est l’œuvre d’ensorceleuses qui, il y a trente ans, affolaient la scène underground new-yorkaise qui en avait pourtant vu d’autres. Nicole Barrick, Marisa Pool et Leni Zumas (devenue depuis une auteure de renom) étaient, à une autre époque, The Spells, trio au regard aussi froid qu’une musique au joli nom de «moth», soit à la croisée du garage et du grunge, généreusement saupoudrée d’influences gothiques. Un genre qui, à l’oreille, est difficile à inscrire historiquement, tantôt punk des années 1970, tantôt rock des deux décennies suivantes.
Imaginons alors un alliage entre The Slits et PJ Harvey pour tenter de décrire ce disque, sorte d’artefact mythique disparu des radars après sa réalisation en 1997. En effet, à peine enregistré (par Greg Talenfeld, connu notamment pour son travail avec Pavement et Jon Spencer Blues Explosion), l’objet ne sera jamais envoyé à l’usine de pressage en raison de la séparation subite du groupe. Louons alors le label Garganta Press pour avoir ressuscité The Night Has Eyes, qui peut ainsi dévoiler toutes ses qualités : sous ses aspects brut, primitif, tribal, il disperse des riffs tranchants, une rythmique hypnotiques et, sur quelques morceaux, des claviers brumeux et sinistres. Loin d’être une curiosité rétro, voici un album qui prend aux tripes. Diabolique, dites vous? Peut-être, car il risque de vous hanter longtemps.
G. C.
Tha Dark Shogunn Saga (vol. 3), Tha God Fahim – Rap

Pour les courageux décidés à suivre la production musicale de Tha God Fahim, un conseil : prenez des sucres lents et chaussez votre meilleure paire de baskets. Car le rappeur d’Atlanta a de l’endurance et du rythme, comme en témoigne une discographie dingue qui, depuis ses débuts en 2015, l’associe… à quelque 140 projets! Dernière preuve de cette suractivité, sa collaboration avec le producteur canadien Nicholas Craven pour la série Hyperbolic Time Chamber Rap qui, en un an, accouchera de vingt volumes. On l’aura compris : le «Dump Gawd» (soit le Dieu des sorties) n’a pas démérité son surnom. Mieux : derrière les albums qui s’empilent, il garde son style léché, emprunt aux années 1990 avec ses beats poussiéreux et ses boucles de jazz.
Autre cycle, Tha Dark Shogunn Saga ne change rien à la recette, où on le retrouve à la production (en compagnie de fidèles) comme au micro. Si ce troisième volume complète deux premiers qui ont vu le jour il y a déjà une décennie, l’homogénéité est là à travers une signature sonore glaciale et envoûtante indémodable, articulée autour d’une basse profonde, de notes de piano minimalistes et de mélodies en mode mineure. Oui, le rappeur est infaillible, mais aussi sympathique : il offre parallèlement une version complète (33 titres) de cette saga tentaculaire. Que ceux souffrant de crampes ou d’un point de côté l’en remercient.
G. C.
Patchwork, Charlotte Day Wilson – R’nB

Les excellents deux premiers albums de Charlotte Day Wilson, Alpha (2021) et Cyan Blue (2024), avaient posé les bases de sa musique : avançant toujours sur un fil, mesurant l’équilibre entre une profusion d’influences et un minimalisme revendiqué, avec des textes intimistes et mélancoliques mais pas moins empreints d’ironie. Sous le vernis des «slow jams» envoûtants qu’elle sait si bien façonner, on entend son amour pour le jazz, la folk, la soul d’hier et d’aujourd’hui… jusqu’aux sonorités électroniques qui règnent sur la pop contemporaine. Mais pour celle qui, dès ses débuts, a toujours souligné que sa musique naissait d’un besoin viscéral, comme une forme de thérapie, la poursuite de l’excellence est tout l’inverse d’une priorité : un dommage collatéral, plutôt.
Pour preuve, son nouvel EP de sept titres : Patchwork se présente comme une collection de démos, un retour aux enregistrements rudimentaires de ses débuts, une ode à l’instinct et à la nécessité de rester authentique. Une «petite mosaïque d’imperfection», comme le déclare la principale intéressée. Quant au titre, il reflète la variété de styles qu’elle déroule le long de sept titres, imposant au disque son propre rythme, entre paysages sonores enclins à la mutation, accélérations de tempo – forcément feutrées – et pauses sensuelles. Mais toujours avec la même profondeur émotionnelle comme unique boussole.
V. M.
El Gran Grupo, El Gran Grupo – Latin

Il a fallu qu’ils se serrent pour qu’ils apparaissent tous sur la photo, mais si les onze musiciens d’El Gran Grupo méritent bien leur nom, c’est moins pour leur nombre que pour la qualité de leur musique, effectivement grandiose. Sorti à l’origine en 1978, on doit bien entendu la réédition de leur premier album éponyme aux Barcelonais d’El Palmas Music : depuis sa création en 2020, le label spécialiste de la salsa vénézuélienne de l’âge d’or (décennies 1960 et 1970) fait sortir des limbes nombre de légendes du genre oubliées ou méconnues pour des découvertes toujours plus savoureuses. Parmi les albums iconiques, ceux de Los Calvos, Salsa Suprema ou encore Jesús Gómez, sans oublier les compilations essentielles Color de Trópico.
Et alors que la plupart des artistes du catalogue d’El Palmas, dont ceux cités ci-dessus, se distinguaient par leur facilité à mélanger aux rythmes tropicaux une longue liste d’influences extérieures, du jazz au disco en passant par le rock’n’roll, El Gran Grupo impose un retour à la salsa «romántica» de la première heure – Rubén Blades, Héctor Lavoe et la veine plus sentimentale des «Fania All-Stars» ne semblent jamais très loin. Entre tempos faussement lents et inarrêtables échappées dansantes, convoquant encore le guaguancó ou le boléro, El Gran Grupo se montre largement à la hauteur de sa promesse : celle de nous faire voir toutes les couleurs de la salsa.
V. M.