Aux Philippines, le pays le plus exposé aux catastrophes naturelles dans le monde, le jeu de société Master of Disaster veut préparer de manière ludique la population à des dangers bien réels. Son succès pourrait améliorer une sensibilisation aux risques encore trop faible.
Dans une bibliothèque aux Philippines, un dé roule, puis s’arrête sur un plateau, plaçant un joueur sur la trajectoire d’un puissant typhon. Aussitôt, les adolescents rassemblés autour de la table se précipitent, criant des instructions pour surmonter la tempête fictive du jeu de société Master of Disaster («Maître des catastrophes»).
Le but du jeu : renforcer la préparation des Philippins, dans un pays classé comme le plus exposé aux catastrophes naturelles dans le monde depuis quatre ans, selon le World Risk Report 2022-2025. «(Il) met en scène les catastrophes que nous avons vécues dans la vraie vie ces derniers mois et ces dernières années», décrit Ansherina Agasen, 17 ans, soulignant que les inondations bouleversent régulièrement la vie dans sa ville natale de Valenzuela, au nord de Manille.
Situées dans la «ceinture de feu du Pacifique», une zone d’activité sismique intense, les Philippines subissent quotidiennement des tremblements de terre et sont frappées par vingt typhons en moyenne chaque année. Pourtant, moins de la moitié des Philippins auraient participé à des exercices de simulation de catastrophe ou posséderaient une trousse de premiers secours, selon une étude d’Harvard publiée en 2024.
En novembre, deux typhons successifs ont provoqué des inondations qui ont fait près de 300 morts dans cet archipel. En septembre, un séisme de magnitude 6,9 a tué 79 personnes autour de la ville de Cebu. «Nous avons pris conscience que de nombreuses pertes humaines et destructions matérielles auraient pu être évitées si les gens connaissaient les bases de la préparation aux catastrophes», explique Francis Macatulad, l’un des développeurs du jeu.
Les catastrophes touchent tout le pays, du nord au sud. Nous souhaitons donc nous étendre encore plus
Master of Disaster a été imaginé par l’Association asiatique pour l’amélioration sociale et la transformation durable (Assist) en 2013, lorsque le super-typhon Haiyan a ravagé le centre des Philippines et fait des milliers de morts. Officiellement lancé en 2019, le jeu a été mis à jour cette année avec davantage d’événements intensifiés par le changement climatique lié à l’activité humaine. Parmi ces ajouts, on trouve les glissements de terrain, la sécheresse ou encore les vagues de chaleur. Plus de 10 000 exemplaires ont été distribués dans tout l’archipel.
Si les Philippines ont intégré la préparation aux catastrophes dans leurs programmes scolaires, Master of Disaster apporte une pointe d’innovation, estime Bianca Canlas, du ministère des Sciences et Technologies (DOST). Pour elle, «c’est important que ce soit tactile, que ce soit quelque chose que les jeunes puissent toucher et voir de leurs propres yeux afin qu’ils puissent interagir les uns avec les autres».
Au cours de la partie, les joueurs lancent un dé pour déplacer leurs pions sur le plateau, chaque case correspondant à des cartes contenant des questions ou des instructions pour agir en cas de catastrophe. Lorsqu’un joueur échoue dans une tâche, un autre peut le «sauver» et recevoir un «jeton héros». À la fin, ces derniers sont comptabilisés pour déterminer le gagnant.
Au moins 27 500 décès et 35 milliards de dollars de pertes économiques ont été attribués à des phénomènes météorologiques extrêmes au cours des deux dernières décennies dans le pays, selon le Climate Risk Index 2026. «C’est de pire en pire», se désole Bianca Canlas, soulignant les pertes humaines enregistrées ces derniers mois.
Le gouvernement doit maintenant choisir de soutenir la distribution du jeu ou non. Les sessions organisées à Valenzuela servent de projet pilote pour réunir des retours de joueurs. Francis Macatulad estime que le jeu apporte une amélioration «significative» des connaissances des joueurs en matière de préparation aux catastrophes, mais il reconnaît manquer de preuves. «Les catastrophes ne font pas de distinction. Elles touchent tout le pays, du nord au sud. Nous souhaitons donc nous étendre encore plus», anticipe Francis Macatulad. Il veut prioriser les communautés les plus précaires, qui sont «les plus vulnérables aux effets du changement climatique».
Après avoir terminé sa partie, Ansherina Agasen est enthousiaste. «Je peux partager mes nouvelles connaissances (…) avec mes camarades de classe, à la maison et avec les personnes que je rencontrerai à l’avenir.»