Écoulé à sept millions d’exemplaires dans le monde, le jeu des Loups-garous de Thiercelieux, basé sur le bluff et la stratégie, continue de séduire de nombreux adeptes, vingt-cinq ans après une création toujours controversée.
Devenu un classique des colonies de vacances et des soirées du samedi soir malgré son quart de siècle, le jeu de bluff des Loups-garous de Thiercelieux continue d’élargir sa colossale base d’adeptes, en dépit d’une querelle persistante sur ses véritables origines. Rien de tel, en effet, que des accusations de meurtre pour briser la glace entre parfaits inconnus : c’est du moins ce que pense Alexandre, un des voyageurs qui s’est prêté au jeu organisé par la SNCF dans plusieurs TGV Paris-Nice à l’occasion du festival de jeux de Cannes qui s’est tenu le week-end dernier.
L’attention du vingtenaire, tout apprêté pour le mariage de ses parents à Antibes, s’est portée sur son voisin Grégoire, jugé «trop silencieux». Ce dernier a beau plaider son caractère discret et tenter de détourner les soupçons vers sa propre compagne Sybille, il a fini «pendu» par les autres voyageurs, c’est-à-dire éliminé de la partie. Suspicions, mensonges et grossières erreurs de jugement – Grégoire n’était finalement qu’un simple innocent -, ces scènes d’accusations, souvent hasardeuses, ont fait la popularité de ce jeu de déduction sociale, dans lequel les joueurs doivent deviner qui sont les loups-garous meurtriers cachés parmi les villageois.
Écoulé à sept millions d’exemplaires dans le monde depuis 2001, le titre pulvérise les standards d’un secteur où un jeu est considéré comme un succès dès 10 000 ventes. Malgré l’apparition de concurrents comme Secret Hitler ou Blood on the Clocktower, «le Loup-Garou ne risque pas d’être détrôné grâce à la simplicité de son dispositif», estime Romain Pichon-Sintes, concepteur de jeu chez Ludogamie. «Le jeu est malgré tout riche par cette minisociété qui se crée, avec un exutoire à « tuer » un joueur sans réelle conséquence», élabore-t-il.
Pour ce game designer, le jeu, qui incite à éliminer d’autres joueurs sur la base d’indices parfois très faibles, «incarne à merveille l’art subtil de construire sur du vide», «en parfait alignement avec notre époque de postvérité». Les Loups-garous de Thiercelieux tirent leur nom d’un hameau de Seine-et-Marne où habitait l’un des coauteurs, Philippe des Pallières. Dans le livret de règles, ce dernier et Hervé Marly précisent que leur création est «librement inspirée d’un jeu soviétique de tradition orale, Mafia», où les loups-garous sont remplacés par une organisation criminelle.
Le Loup-Garou ne risque pas d’être détrôné grâce à la simplicité de son dispositif
Selon toute vraisemblance, la mécanique de Mafia a été adaptée en 1997 sous le nom de Werewolf («loup-garou» en anglais) par le programmeur américain Andrew Plotkin. Ce dernier attribue la création originelle à un Russe, Dimitry Davidoff. Ce dernier revendique d’ailleurs la paternité du jeu : «J’ai créé Mafia en novembre 1987 dans le cadre de mes recherches. J’avais vingt ans et j’étais étudiant en psychologie à l’université de Moscou». «Les créateurs des Loups-garous de Thiercelieux ne m’ont pas contacté et n’ont ni autorisation ni licence», avance-t-il.
«Je suis en réalité le créateur du jeu, je n’ai pas encore engagé de poursuites judiciaires, mais j’envisage cette possibilité», a-t-il ajouté sans donner plus de détails. Un récit que réfute Philippe des Pallières. «Certes, ce jeu ne vient pas de nulle part», estime le coauteur, «mais il faudrait trouver un seul jeu de société qui vient de nulle part». Les deux créateurs français sont d’ailleurs victimes à leur tour de contrefaçons, notamment en Chine, où ils ont dû prouver devant un tribunal «qu’on s’appelait bien Philippe des Pallières et Hervé Marly».
Des adaptations officielles et approuvées par les auteurs ont en parallèle vu le jour, comme une série en deux saisons sur Canal+, animée par les comédiens Fary et Panayotis Pascot. «La série a propulsé de nouveau les ventes du jeu, notamment auprès des adultes, alors qu’il s’était ancré dans un cadre enfantin», note Simon Murat, gérant de la boutique Le Passe-Temps à Toulouse. Édité par Zygomatic, propriété du géant Asmodée (qui avait pourtant refusé le prototype au début des années 2000), le jeu continue de s’enrichir. La maison d’édition a d’ailleurs annoncé une édition spéciale vingt-cinquième anniversaire pour septembre, introduisant quatre personnages, dont le marionnettiste.