En 2025, la Turquie a obtenu le rapatriement de 180 objets issus du patrimoine pillé du pays, malgré la réticence de certains musées et autorités étrangères. Une démarche qui, désormais, s’appuie aussi sur l’intelligence artificielle.
Zeynep Boz se souvient du moment où, au terme d’années d’efforts, s’est concrétisé sur un écran le retour en Turquie d’une statue antique figurant l’empereur romain Marc Aurèle. «L’ordinateur a analysé les données et nous avons vu que tout correspondait. Nous débordions d’enthousiasme!», explique la directrice du département chargé de la lutte contre le trafic de biens culturels au ministère turc de la Culture. Le retour, l’été dernier, de cette statue de bronze, sortie clandestinement de l’ancienne cité de Boubon (sud de la Turquie) dans les années 1960 pour finir dans un musée de Cleveland (États-Unis), fut largement célébré par les autorités turques qui, sur l’année 2025, ont obtenu le rapatriement de 180 objets issus du patrimoine pillé du pays.
Le fait que cette statue – bien que privée de tête – ait survécu est exceptionnel : dans l’Antiquité, le bronze, précieux, était couramment fondu pour fabriquer des armes, des pièces de monnaie ou des objets du quotidien. «C’est pourquoi les statues en bronze de cette taille conservées jusqu’à aujourd’hui sont rares», souligne Zeynep Boz. Pendant des années, le musée d’art de Cleveland, qui détenait l’antiquité, a rechigné à la rendre, jugeant trop minces les preuves de son origine, affirme-t-elle.
Mais la situation s’est décantée après qu’un expert en archéométrie a conclu, échantillons de sol et de plomb à l’appui, qu’il ne faisait «absolument aucun doute» que la statue provenait de Boubon, où un sanctuaire impérial abritait des sculptures en bronze d’empereurs romains. «Ce fut un long combat et nous avons gagné», s’est félicité le ministre de la Culture et du Tourisme, Mehmet Nuri Ersoy, en se targuant d’avoir «ramené l' »Empereur philosophe » Marc Aurèle sur la terre qui lui appartient».
D’aucuns considèrent que les objets dérobés aux XVIIIe et XIXe siècles ont été acquis légalement. Nous ne partageons pas cet avis
Début mars, un outil utilisant l’intelligence artificielle développé par la Turquie a permis le retour de deux carreaux de céramique d’Iznik du XVIe siècle qu’il avait identifiés sur le site internet d’une salle d’enchères britannique. Cet outil baptisé TraceART, opérationnel depuis 2025, a permis d’identifier plusieurs centaines d’objets appartenant à la Turquie, selon Zeynep Boz. La Turquie, qui dit avoir rendu des œuvres à plusieurs pays dont l’Iran, la Chine et l’Égypte, a aussi remis la main en janvier sur une tête en marbre de style anatolien abritée par le musée d’art de Denver (États-Unis).
Cette fois, c’est le musée lui-même qui a contacté les autorités turques, expliquant que l’œuvre «avait été donnée par l’épouse d’un consul général américain ayant exercé à Istanbul dans les années 1940», a indiqué Burcu Özdemir, du département chargé de la lutte contre le trafic de biens culturels. Ankara cherche à récupérer d’autres biens dérobés à l’époque ottomane, parmi lesquels, notamment, un torse en marbre conservé dans un musée de Berlin, et des dizaines de carreaux d’Iznik détenus par le musée français du Louvre.
«D’aucuns considèrent que les objets dérobés aux XVIIIe et XIXe siècles ont été acquis légalement. Nous ne partageons pas cet avis», résume Zeynep Boz. Le vol de ces faïences d’Iznik a été mis au jour en 2003 lorsqu’un carreau s’est détaché du mur d’une bibliothèque de l’ère ottomane à Istanbul. Au dos de ce carreau figurait le nom de la manufacture française de Sèvres. Les carreaux originaux, ainsi que ceux qui ornaient un panneau près du mausolée du sultan ottoman Selim II, dans le jardin de l’ancienne basilique Sainte-Sophie d’Istanbul, avaient été dérobés à la fin du XIXe siècle par un Français proche du sultan de l’époque.
Ce Français, prétextant vouloir les restaurer, les remplaça par des copies réalisées par la manufacture de Sèvres. «Ces carreaux sont des répliques», indique aujourd’hui un message en trois langues près du mausolée de Selim II. Le panneau original est quant à lui exposé au Louvre-Lens, selon le site internet du musée français, qui dit l’avoir acquis en 1895. Contacté, le musée n’a pas répondu à plusieurs demandes d’informations. «Nous avons fourni à plusieurs reprises des preuves à la France et discuté avec le Louvre, mais aucun accord n’a été trouvé», affirme Zeynep Boz, qui refuse toutefois de baisser les bras.