Accueil | Culture | [Magazine] Chine : dans la peau d’un livreur de colis

[Magazine] Chine : dans la peau d’un livreur de colis


Photo : afp

Hu Anyan, un ancien livreur chinois éreinté par des conditions de travail inhumaines, a raconté son expérience professionnelle dans un livre devenu best-seller, donnant une voix aux forçats de l’e-commerce. Rencontre.

Il y a quelques années, Hu Anyan sillonnait à toute vitesse les rues de Pékin sur un tricycle à moteur rempli de paquets, un livreur parmi des millions d’autres au service des géants chinois de la vente en ligne. Il est aujourd’hui à 46 ans un auteur à succès après avoir relaté son expérience dans Ma vie de livreur à Pékin, un best-seller vendu depuis sa sortie en 2023 à près de deux millions d’exemplaires dans une vingtaine de pays. Une traduction anglaise est parue fin octobre, une française cette semaine. 

Ce récit autobiographique, simple et percutant, donne une voix et un visage aux nuées de travailleurs qui, jour et nuit, zigzaguent à toute allure sur deux ou trois roues pour acheminer les commandes passées sur internet, qui représentent désormais un tiers des ventes de détail. Le fourmillement de ces vecteurs anonymes de la consommation fait partie du paysage urbain.

Hu Anyan, silhouette filiforme et regard doux, a lui-même toujours cru qu’il était «un déchet». «C’est à travers l’écriture que j’ai construit la reconnaissance de ma propre valeur», dit-il dans une médiathèque proche de l’appartement qu’il loue avec sa femme à Chengdu (centre du pays). Son histoire reflète l’évolution de la Chine. Ses parents ont travaillé toute leur vie dans des entreprises d’État. Lui est entré en 1999 sur un marché du travail beaucoup plus flexible après une décennie de réformes de libéralisation.

J’étais un cadavre ambulant aux yeux embrumés, à la conscience vacillante

«Avant, les écoles techniques garantissaient un emploi après l’obtention du diplôme, mais ce n’était plus le cas pour ma génération», note-t-il. Après avoir enchaîné les emplois précaires, Hu Anyan a, comme tant d’autres, rejoint en 2017 l’économie des plateformes de livraison. Il a travaillé dans un gigantesque centre de tri de colis dans le Guangdong (sud), à raison de douze heures par nuit pour trente minutes de pause quotidienne et quatre jours de repos par mois. «J’étais un cadavre ambulant aux yeux embrumés, à la conscience vacillante», qui se saoulait à l’alcool de sorgho pour trouver le sommeil dans la journée.

Mais c’est son récit de livreur à Pékin qui a bouleversé les lecteurs. Dépourvu d’assurance santé et de rémunération fixe, il a calculé qu’il lui fallait livrer un colis toutes les quatre minutes pour gagner sa vie, sous le contrôle d’un superviseur qui l’appelait dès que la cadence fléchissait. «Il vous dit : « Tu as encore 60 colis à traiter et il te reste 30 minutes… Que se passe-t-il? Tu veux continuer à travailler ici ou pas? »». «Ces règles manquent d’humanité et de rationalité, et cela nous opprime chaque jour», se désole-t-il. Licencié après la faillite de son employeur, Hu Anyan a alterné les petits boulots. 

Il avait pris l’habitude de s’exprimer sur la plateforme Douban, «sans but particulier». Son vécu de livreur a fini par retenir l’attention d’un jeune éditeur qui l’a encouragé à en faire un livre. La voix des livreurs est rare en Chine, où l’État contrôle strictement la représentation des travailleurs et l’expression publique. En 2021, Chen Guojiang, un livreur qui organisait la défense des droits de ses collègues sur internet, a été emprisonné plusieurs mois, selon des médias et des ONG. Il a disparu des réseaux sociaux.

Le livre de Hu Anyan a passé la censure, moyennant quelques adaptations. Il a résonné comme «très peu d’ouvrages» auprès d’une génération confrontée à la précarisation de l’emploi et à une compétition accrue sur le marché du travail, observe l’universitaire Huang Ke, qui a réalisé sa thèse sur les livreurs en Chine. «Le nombre de diplômés augmente, mais les opportunités d’emploi ne suivent pas», dit-il. Face à une progressive prise de conscience collective, les autorités ont introduit des mesures pour améliorer le quotidien des livreurs.

Mais la plupart des 80 millions de travailleurs des plateformes en Chine n’ont «aucun accès réel aux protections du droit du travail en raison de leur statut d’emploi ambigu», nuance Ou Lin, de l’université de Lancaster (Royaume-Uni), qui a mené des recherches sur le sujet. Un usager de la plateforme Douban avoue avoir compris l’irritabilité des livreurs en lisant Hu Anyan : «On ne peut pas s’attendre à ce qu’une personne soit docile et gentille lorsqu’elle se trouve dans un environnement d’insécurité et d’exploitation».

Désormais à l’abri financièrement, croulant sous les demandes de relecture et de conseils, Hu Anyan admet que, sans son livre, il continuerait peut-être à livrer des commandes puisque «c’est comme ça que tout le monde survit». Il serait «très heureux» si son livre contribuait à améliorer le sort des livreurs, mais, «du point de vue des mouvements sociaux, la littérature est très peu efficace». Il veut croire au moins que, «maintenant, les clients disent davantage merci» aux livreurs.

Newsletter du Quotidien

Inscrivez-vous à notre newsletter et recevez tous les jours notre sélection de l'actualité.

En cliquant sur "Je m'inscris" vous acceptez de recevoir les newsletters du Quotidien ainsi que les conditions d'utilisation et la politique de protection des données personnelles conformément au RGPD.