En Iran, des cascadeuses défient les règles strictes de la République islamique en s’imposant depuis peu dans ce secteur de l’audiovisuel réservé aux hommes. Au point de susciter l’admiration de leurs collègues masculins, et d’éveiller des vocations chez des jeunes filles.
Dans un skatepark de Téhéran, à la tombée de la nuit, une femme s’avance les vêtements en feu. Ce n’est pas une scène de guerre, mais le tournage d’une séquence de cascade par une équipe qui bouscule les conventions en Iran. En arrière-plan, de jeunes Iraniennes se jettent dans le vide, de dos et en position verticale, dans un bassin couvert de mousse, sur les conseils de Nasrine Teymouri.
Cette trentenaire dynamique, pionnière dans le domaine des cascades, est à la tête de Stunt Powerfull, la seule équipe de cascade qui comprend des femmes en Iran, créée en 2018. Alors que le secteur des cascades dans le cinéma était jusqu’à présent majoritairement dominé par les hommes, les Iraniennes s’y affirment désormais. «Auparavant, les cascades des actrices étaient réalisées par des hommes qui revêtaient des habits de femmes», indique Nasrine Teymouri, lors d’une séance d’entraînement de son équipe dans ce skatepark du sud de Téhéran.
Si la mixité reste interdite dans de nombreux sports, femmes et hommes peuvent en revanche se côtoyer dans cet endroit, comme dans le reste des lieux publics. «Pour eux (NDLR : les hommes), il était impossible qu’une femme puisse réaliser des cascades», se remémore Nasrine Teymouri, qui joue désormais dans des productions iraniennes à succès et encadre des hommes, signe d’une évolution des mentalités en Iran. «La confiance s’est ensuite installée» sur les tournages, explique-t-elle. Les hommes «voient notre travail, l’acceptent et surtout l’apprécient vraiment», ajoute l’encadrante, qui ne vit pas de ses cascades mais d’une activité de professeure de gymnastique menée en parallèle.
J’ai peur de tout. Mais affronter ma peur me procure un immense plaisir
Nasrine Teymouri, cascadeuse
Son équipe s’entraîne plusieurs fois par semaine dans le Navid Park, un espace extérieur consacré aux sports extrêmes qui a ouvert il y a un an. Pour des raisons de sécurité, les entraînements avaient dû y être interrompus pendant les premières semaines de la guerre au Moyen-Orient. Sur des rampes couvertes de graffitis, une fillette en rollers s’échauffe avant quelques figures, pendant qu’un jeune homme se prépare lui à une acrobatie sur vélo BMX.
La scène détonne dans cette partie de la capitale iranienne plutôt conservatrice. Au loin, on aperçoit un drapeau géant de la République islamique et la coupole dorée d’une mosquée du quartier. Ici, on fait fi des codes stricts de la République islamique : lorsqu’une femme prend feu pour les besoins d’une répétition, des hommes se tiennent prêts à intervenir avec une couverture humide et un extincteur. Et vice versa : quand un homme s’apprête à se transformer en torche humaine pour une acrobatie à vélo, ce sont des femmes qui supervisent les préparatifs.
Le parcours atypique de Nasrine Teymouri, qui avait notamment fait un passage remarqué lors d’une émission de télécrochet il y a quatre ans et s’est illustrée dans des compétitions de gymnastique, suscite des vocations. À l’image de Mahisa Babayi-Parsa, une fillette de neuf ans, qui jure n’avoir «pas peur du tout» quand elle réalise des cascades. «On m’a mis le feu deux fois. J’ai sauté de haut, chuté dans les escaliers et je me suis même éjectée d’une voiture», détaille-t-elle avec enthousiasme.
Malgré la bravoure dont elle fait preuve devant les caméras, Nasrine Teymouri se dit quant à elle «très peureuse». «J’ai le vertige, peur de la vitesse (…) j’ai peur de tout. Mais affronter ma peur me procure un immense plaisir à chaque fois. C’est ce qui m’a poussée à persévérer dans ce métier», confie-t-elle. «Elle a un passé d’athlète, a remporté des titres (…) C’est une personne très accomplie», commente Iraj Ghafarian, un homme de 36 ans qui a rejoint son équipe il y a environ six mois, et qui espère lui aussi un jour dompter le feu.