En République démocratique du Congo, pays de la «Sape», des étudiants en mode venus de tout le continent africain rendent hommage à ce mouvement vestimentaire tout en repensant le fonctionnement de l’industrie du textile, l’une des plus polluantes du monde.
Dans un hangar abandonné de Kinshasa, au milieu d’un ballet poussiéreux de camions, des jeunes mannequins s’élancent sur un tapis en gazon synthétique : en République démocratique du Congo (RDC), les étudiants du tout nouvel Institut de la mode présentent leur première collection. L’Institut régional de la mode en Afrique (IRMA) a ouvert en juillet ses portes à une dizaine de jeunes étudiants venus de cinq pays du continent, pour les former gratuitement aux bases de la couture et à l’entrepreneuriat dans la mode.
L’école est installée dans un ancien hangar de marchandises du port de Kinshasa, ouvert sur le fleuve Congo. «J’espère me faire repérer par des marques ou des bailleurs de fonds», confie Benjamine Biloa, une styliste camerounaise de 24 ans qui rêve de monter sa «maison de haute couture» à Yaoundé.
Le projet, financé par la France, a pour ambition d’accompagner plus de 200 jeunes d’ici 2026. Objectif : dénicher des talents et promouvoir une industrie dans un pays où le secteur reste fragile face à la concurrence des textiles à bas prix importés d’Asie. «L’idée est d’en faire un laboratoire de la mode» en Afrique centrale, explique la directrice, Sidonie Latere, en présentant les locaux équipés d’un studio photo, d’une bibliothèque et d’un espace d’exposition.
On ne peut pas entreprendre dans la mode en ignorant les conséquences écologiques
Dernières finitions à l’atelier avant le show. Une mannequin enfile des bottines à motif tartan, fabriquées par le couturier sapeur congolais Koko Lingwala. Chapeau haut de forme, costume raffiné et canne à plumes, la collection rend hommage à la «Sape», la Société des ambianceurs et personnes élégantes, mouvement d’identité vestimentaire né à l’époque coloniale à Brazzaville puis à Léopoldville, ancien nom de Kinshasa.
Un manteau fabriqué à partir de vieux rideaux et de toile de jute, un sac fait avec des «larmes de Job», une plante qui produit des perles naturelles, une jupe en sac plastique : les apprentis stylistes ont voulu donner une seconde vie à des vêtements usagés importés d’Europe en les mêlant à des matières végétales. «On ne peut pas continuer avec la fast fashion. J’ai découvert que l’industrie du textile était l’une des plus polluantes», dit Benjamine Biloa, qui a imaginé une veste en tissu «kuba», un textile traditionnel fabriqué à partir de raphia. «On ne peut pas entreprendre dans la mode aujourd’hui en ignorant les conséquences écologiques. On peut créer un secteur qui transforme ces déchets en œuvres d’art», plaide Sidonie Latere, qui affirme qu’une majorité de Congolais s’habillent déjà grâce aux fripes.
Jules Kumpava, 27 ans, vivait dans la rue, à Kinshasa, lorsqu’il a décidé de tenter sa chance en postulant à ce programme. «Mes parents ne voulaient pas que je devienne artiste alors j’ai dû quitter la maison familiale et me débrouiller pour vivre», explique le jeune homme qui a tenté de lancer sa propre marque de t-shirts. «Aujourd’hui, il a trouvé sa vocation», se réjouit Sidonie Latere.
Selon cette entrepreneuse congolaise, très peu de créateurs ont accès à une formation professionnelle dans le pays, faute d’infrastructures et de moyens. La RDC est parmi les pays les plus pauvres au monde avec un indice de développement humain faible. «L’objectif n’est pas uniquement de former des stylistes et des couturiers mais aussi de futurs entrepreneurs et qu’ils comprennent toute la chaîne de valeur du textile», souligne Sidonie Latere.
Dans un vaste atelier de confection, une quarantaine de machines à coudre industrielles côtoient imprimantes 3D et presses à transfert. «Ici, on peut fabriquer une chemise en une journée au lieu de trois ou quatre jours de travail sur une machine ordinaire. Nous pourrons mettre à disposition le matériel à des professionnels aussi», ajoute la directrice des lieux, qui espère créer des emplois grâce à la mode. «Un des vrais potentiels de la RDC, ce n’est pas les mines, c’est notre culture et notre créativité», estime-t-elle.