Ses films, ses bandes dessinées et ses performances ont marqué leur époque : l’œuvre d’Alejandro Jodorowsky se résume aujourd’hui dans un objet-monstre, aussi étonnant que son auteur.
À tout juste 97 ans, l’artiste franco-chilien Alejandro Jodorowsky présente un livre-objet qui retrace sa trajectoire prolifique et inclassable, de ses débuts au théâtre à ses derniers films. Une sorte d’objet qui permet de «vivre» l’art soi-même.
Titré Art Sin Fin («Art sans fin»), ce livre publié par les éditions Taschen rassemble, en plus de 1 000 pages, images et documents issus de cet artiste iconoclaste, connu pour ses films aux ambiances ésotériques et ses BD de science-fiction.
On y trouve des archives familiales, des photographies de ses performances théâtrales, et encore des détails de ses films cultes, comme El topo (1970) ou La Montagne sacrée (1973).
«Ce n’est pas un livre, c’est un instrument. Et ce n’est pas un travail, c’est une passion», explique Alejandro Jodorowsky lors d’un entretien dans sa maison-atelier de Paris, lui qui a été l’invité d’honneur du LuxFilmFest en 2020, quelques jours avant l’épidémie de covid.
Au total, ce sont cinq années de travail qui ont été nécessaires pour créer, avec son ami Donatien Grau, philologue, ce volume colossal, complété par un livre plus petit contenant des citations et des idées de l’artiste, ainsi que les références des images.
Huit millions de followers
«C’est un art qui n’a pas de fin. Alors garde-le, aie-le près de toi, vis-le et ne le classe pas de 1 à 100, mais de 1 à 1 000, de 1 000 à 4, de 4 à 70», commente l’artiste, en proposant de feuilleter le livre au hasard, sans ordre, puisque les pages ne sont pas numérotées.
C’est comme une «valise», ajoute-t-il : «Vous l’ouvrez et en sortent des coupons de voyage, des accidents, des découvertes sans fin». «Il faut chercher qui nous sommes, ce qui est vrai», commente-t-il encore lors de cet entretien au côté de son épouse, la plasticienne Pascale Montandon.
Ce n’est pas un livre, c’est un instrument. Et ce n’est pas un travail, c’est une passion
Natif du Chili, l’artiste est parti en 1953 pour la France, où il fréquente d’abord les surréalistes. Dans son appartement parisien, les murs sont encombrés de livres, dont beaucoup portent sa signature.
Des romans, des anthologies poétiques, des essais sur le tarot et la psychomagie, mais aussi des bandes dessinées, parmi lesquelles la saga L’Incal, réalisée avec le dessinateur Moebius.
Au milieu des années 1970, Alejandro Jodorowsky a travaillé avec cet illustrateur vedette, ainsi qu’avec d’autres comme le Suisse Giger, sur l’adaptation de Dune, roman de Frank Herbert.
Ce projet pharaonique, auquel devaient participer Salvador Dalí ou même Mick Jagger, ne vit jamais le jour faute d’argent, mais son storyboard devint un objet culte pour les amateurs de science-fiction.
Malgré son grand âge, cet homme à la barbe et aux cheveux blancs reste très actif sur les réseaux sociaux. Avec l’aide de son épouse – «une assistante parfaite» –, il partage chaque dimanche avec ses huit millions de followers de brèves phrases poétiques et philosophiques.
Tarot, divination et «psychomagie»
«C’est une façon de se rapprocher des gens en permanence. C’est aussi une façon de me rapprocher de moi-même», confie cet artiste provocateur.
Lors d’une séance photo, son regard brille et il se met à gesticuler et à jouer avec l’appareil, rappelant le mime qu’il fut dans sa jeunesse. Il saisit quelques cartes de tarot géantes et fait semblant de se cacher derrière elles.
«Le tarot se déguise en jeu de cartes mais c’est une manière de créer un nouvel objet d’étude : l’étude de ce qui est mystérieux», explique-t-il à propos de cette méthode de divination, l’une de ses passions.
Un autre de ses centres d’intérêt est la «psychomagie», à savoir une thérapie alternative qu’il a lui-même inventée pour guérir à travers l’art et l’inconscient.
«La psychomagie, c’est accepter toute nouveauté dans la recherche de la vérité» de chacun, explique en conclusion Alejandro Jodorowsky. «On passe son temps à chercher la vérité de la vie… Il faut l’accepter.»
Art Sin Fin, d’Alejandro Jodorowsky.
Taschen.