Le romancier portugais Antonio Lobo Antunes, décédé jeudi à Lisbonne à l’âge de 83 ans, était un des écrivains lusophones les plus lus dans le monde.
Auteur d’une œuvre exigeante qui dévoile avec ironie les conflits intérieurs de la société portugaise contemporaine, plusieurs fois pressenti pour le Nobel de littérature, Antonio Lobo Antunes passait du roman à la poésie à l’autobiographie dans un style baroque et métaphorique. Suite à son décès, jeudi, à l’âge de 83 ans, le gouvernement portugais a décrété une journée de deuil national qui sera observée samedi, a annoncé le cabinet du Premier ministre Luis Montenegro, qui a rendu «un hommage très ému» à l’écrivain. «Antonio Lobo Antunes a écrit toute son œuvre de romancier, mais aussi de chroniqueur, dans un registre de tendresse incisive, mettant côte à côte la douleur et l’échec des vies ordinaires avec les tragédies politiques, l’excès et l’empathie», a pour sa part réagi le président Marcelo Rebelo de Sousa.
Marié deux fois et père de trois filles, l’auteur s’était remis de trois cancers tout en continuant d’écrire en moyenne environ un roman par an, mais il avait plus récemment cessé de publier. Selon un journaliste auquel il avait accordé une série d’entretiens, l’auteur aurait été atteint d’une forme de démence, une information qui n’a jamais été confirmée par son entourage. Sa maison d’édition Dom Quixote, du groupe Leya, a annoncé jeudi la publication inédite, en avril, d’un recueil de poésies écrites par Lobo Antunes au long de sa vie.
Auteur d’une trentaine de romans et plusieurs recueils de chroniques de presse, il avait reçu en 2007 le Prix Camões, la plus importante distinction littéraire de langue portugaise. Cet homme au regard bleu tantôt intense, tantôt perdu, se disait pourtant étranger «au bruit qui accompagne le succès». En apprenant que son œuvre devait entrer dans le catalogue de la Pléiade, il déclarait en 2018 qu’il s’agissait de «la plus grande reconnaissance que l’on puisse avoir en tant qu’écrivain, bien plus grande que le Nobel».
Victimes et opprimés
Cherchant à «rompre avec la ligne droite du récit classique», Lobo Antunes a ouvert les frontières du roman pour y faire entrer la poésie et l’autobiographie, et compare sa façon d’écrire à un «délire contrôlé». Au travers de drames personnels comme la mort, la solitude ou l’absence d’amour, il a dressé, dans une prose baroque, ouvragée et métaphorique, un tableau sans concession de la société portugaise, encore marquée par un demi-siècle de dictature et une guerre coloniale qu’il a lui-même vécue, en tant que médecin militaire sur le front angolais de 1971 à 1973.
Né le 1er septembre 1942 au sein d’une famille de la grande bourgeoisie lisboète, aîné d’une fratrie de six garçons, Antonio Lobo Antunes devient, à son retour d’Angola, psychiatre dans un hôpital de la capitale portugaise. Publié en 1979, son deuxième roman, Le Cul de Judas, monologue d’un homme revenu de la guerre en Angola, est salué par la critique et, à partir de 1985, l’auteur se consacre exclusivement à l’écriture. Du décès d’un toxicomane dans La Mort de Carlos Gardel (1995) au dépeuplement de la région de l’Alentejo (sud) dans La Nébuleuse de l’insomnie (2008), en passant par les mésaventures d’un gang d’une banlieue imaginaire de Mon nom est légion (2007), l’écrivain prend toujours parti pour les victimes et les opprimés.
«Plein de doutes»
Certains critiques comparent son œuvre à celle du grand romancier portugais Eça de Queiros, auteur d’un portrait corrosif du Portugal du XIXe siècle. J’aime ce pays. Nous sommes laids, petits et bêtes, mais j’aime ça», déclare un jour celui qui, dans Le Manuel des inquisiteurs (1996), dénonçait avec acrimonie les mensonges et désillusions qui ont suivi la Révolution des Œillets de 1974 et l’avènement de la démocratie.
Pétri de contradictions, Lobo Antunes se décrivait lui-même comme un homme «tendre et affectueux», mais aussi «introverti et plein de doutes». «Il ne m’est pas facile de vivre avec moi-même. C’est comme si j’étais toujours en guerre civile.»